Rencontres interdisciplinaires 2020
Concepts clés, faits saillants, recettes et ressources présentés lors de notre diffusion en direct du 20 octobre 2020.
Comme promis lors de notre atelier culinaire en direct, qui a eu lieu le 20 octobre depuis nos cuisines respectives, vous trouverez ci-dessous un résumé de certains points clés de l’événement ainsi que des réponses à vos questions.
Faits saillants de la discussion
Nos recettes s’inspirent du site libre et collaboratif Materiom. Fondée par Alysia Garmulewicz et Liz Corbin, la communauté Materiom encourage depuis 2016 le partage de découvertes liées aux matériaux durables. Il est inspirant de constater à quel point l’intérêt mondial pour les biomatériaux est ancré dans les cultures du bricolage (DIY) et de l’open source.
De nombreux autres artistes, chercheur·euse·s et designer·euse·s partagent également leurs travaux sur les bioplastiques et les biocomposites dans diverses publications en ligne. En voici quelques exemples :
- Margaret Dunne : Bioplastic Cookbook
- Université Stanford : résumé sur la fabrication de bioplastiques
- Tiare Ribeaux : Bioplastic Cookbook for Ritual Healing from Petrochemical Landscapes
Nous avons fondé notre collectif de recherche Cyclical Matters dans le cadre du projet Sympoïétiques au début de l’année. Alice Jarry nous a invité·e·s à mettre sur pied une station de recherche-création en direct et à concevoir de la vaisselle pour la conférence en présentiel. Lorsque la pandémie a bouleversé ces plans et nous a contraint·e·s à repenser notre contribution à une conférence en ligne, nous avons décidé de poursuivre notre collaboration depuis nos cuisines respectives, par Zoom, tout en explorant différentes méthodes de recherche numériques auxquelles chacun·e pouvait contribuer.
Nous avons choisi le nom Cyclical Matters parce que nous sommes motivé·e·s par le potentiel de réutilisation à long terme des bioplastiques, autrement dit par leur caractère cyclique. Une partie de nos recherches consiste à déterminer comment réutiliser le matériau de base aussi longtemps que possible afin de produire de nouveaux objets tout en évitant la génération de déchets. Une étape importante de ce travail a été le développement de techniques de conservation des bioplastiques pour une utilisation ultérieure. Dans nos notes, nous désignons souvent ces matériaux conservés comme des bioplastiques de 2e génération, 3e génération, etc.
Méthode du « bloc » (Brick method)
Faites fondre vos échantillons de bioplastique dans une casserole, puis versez-les dans un moule en silicone petit mais profond. Laissez-les durcir complètement pendant un ou deux jours avant de les démouler. Pendant le séchage et le rétrécissement du matériau, veillez à vérifier régulièrement l’apparition de moisissures. Comme le matériau est plus épais sous cette forme, son séchage complet prend un peu plus de temps que celui d’une feuille plate ou d’un couvercle de pot de yogourt.

Méthode des flocons (Flake method)
Cette méthode offre deux possibilités :
- Si votre bioplastique est suffisamment mince et ne présente aucune trace de moisissure, vous pouvez simplement le découper en petits morceaux à l’aide de ciseaux et le déposer directement dans un bocal.
- Si le bioplastique que vous souhaitez conserver est trop épais pour être découpé avec des ciseaux, il est préférable de le faire fondre à nouveau en ajoutant un peu d’eau et de glycérine, puis de le faire sécher sous forme de fine feuille. J’aime utiliser un tapis de cuisson en silicone pour roulade ou une grande plaque de verre plate. Une plaque à pâtisserie propre ou un grand plat de cuisson conviennent également très bien.
Une fois la fine feuille complètement sèche, découpez-la en petits flocons à l’aide de ciseaux et conservez-les dans un bocal muni d’un couvercle.

Méthode du congélateur (Freezer method)
Si vous disposez de suffisamment d’espace dans votre congélateur, vous pouvez simplement placer vos restes de bioplastique dans un sac hermétique et les congeler. Cela contribuera à empêcher le développement de moisissures. Avant de les remettre en cuisson, assurez-vous toutefois de laisser décongeler les matériaux afin d’éliminer l’excès d’eau qui pourrait s’être accumulé durant le processus de congélation.
Coloration
Nos bioplastiques et biocomposites sont principalement colorés à l’aide de résidus alimentaires, de teintures végétales naturelles et, à l’occasion, de colorants alimentaires. L’expérimentation avec les couleurs naturelles nous permet de réfléchir à la notion même de déchet, à sa nécessité, et de nous inscrire dans de nouvelles temporalités et saisonnalités liées à la création des couleurs. Cela nous amène à nous demander, par exemple, combien d’oignons nous devons consommer pour obtenir suffisamment de pelures afin de préparer une teinture. Cela nous pousse également à planifier ce que nous allons cultiver au printemps ou à repérer où récolter des pigments potentiels dans nos quartiers. Parfois, ces réflexions et cette préparation doivent commencer plusieurs semaines, voire plusieurs mois à l’avance.


Recette de teinture à l’oignon
Conservez vos propres pelures d’oignon ou demandez à votre restaurant préféré de les mettre de côté pour vous. Faites-les bouillir pendant une heure (90 g de pelures pour environ 5 litres d’eau), puis filtrez le liquide. Votre teinture est prête à être utilisée. Remplacez simplement la quantité d’eau indiquée dans votre recette par la même quantité de teinture liquide.
Recette de teinture à l’avocat
Conservez vos noyaux et peaux d’avocat ou demandez à un restaurant de sushis de les récupérer pour vous. Faites-les bouillir pendant une heure (90 g de matière pour environ 5 litres d’eau), puis filtrez le liquide. Votre teinture est prête à être utilisée. Pour jouer avec l’opacité, vous pouvez également râper un noyau d’avocat cru et l’ajouter au mélange. Remplacez simplement la quantité d’eau par la même quantité de teinture liquide.
Recette de teinture à l’orange
Conservez vos pelures d’orange. Faites-les bouillir pendant une heure (90 g de pelures pour environ 5 litres d’eau), puis filtrez le liquide. Votre teinture est prête à être utilisée. Remplacez simplement la quantité d’eau par la même quantité de teinture liquide.
Vous pouvez également expérimenter en utilisant un mélange composé de moitié teinture naturelle et moitié eau, ou tout autre ratio qui vous convient. Gardez à l’esprit que les couleurs obtenues sont susceptibles de changer et d’évoluer avec le temps, particulièrement si vous utilisez des teintures naturelles faites maison. Ces pigments sont généralement plus sensibles à la lumière et perdront probablement leur intensité plus rapidement s’ils sont exposés directement au soleil.
Sur la plateforme, nous avons principalement partagé des recettes à base de gélatine, une protéine d’origine animale produite comme sous-produit de l’industrie de la viande (principalement à partir de la peau et des os de porc). Nous avons choisi ce polymère naturel parce qu’il est stable et rétrécit moins que l’agar, un polymère issu des algues. Comme deux membres de notre collectif sont végétariennes, il était également important pour nous d’obtenir des résultats fiables avec des ingrédients exempts de produits animaux.
Nous avons choisi de préparer un bioplastique à base d’agar lors de notre atelier culinaire en direct afin d’élargir votre répertoire et de vous offrir davantage d’options selon les propriétés matérielles recherchées. Il est important de noter qu’il existe de nombreuses marques d’agar et qu’elles produisent toutes des résultats légèrement différents en matière de texture et de plasticité. Leurs caractéristiques varient selon les sources utilisées et les procédés d’extraction. Comme l’a mentionné Yves Gélinas, il peut être difficile d’obtenir un produit parfaitement uniforme et constant.
L’exploration de nouvelles matérialités nous aide à adopter des façons plus souples d’être et de créer. Elle nous oblige à rester attentif·ve·s et à accueillir les résultats inattendus. À mesure que nous devenons plus autonomes dans la fabrication d’objets du quotidien, nous sommes amené·e·s à développer un état d’esprit plus flexible et ouvert à l’incertitude.
Approvisionnement en matériaux
La glycérine est un liquide transparent et inodore que l’on trouve dans la plupart des pharmacies. Gardez à l’esprit que les termes glycérine et glycérol désignent la même substance. Selon notre expérience, l’option la plus économique est le format de 4 litres offert par Coop Coco.
Les agars utilisés lors de notre atelier culinaire en direct
Lors de notre démonstration, nous avons expérimenté avec trois types d’agar différents. Miri utilise habituellement une marque thaïlandaise que l’on peut se procurer dans les épiceries coréennes, notamment au Marché Oriental. Toutefois, lors de notre atelier culinaire en direct, elle a utilisé l’agar de marque Landor Trading Co. (force de gélification 700). Vanessa a utilisé la même marque, mais avec une force de gélification de 900. Les deux produits avaient été commandés sur Amazon. Alex a utilisé l’agar Fisher BioReagents. Il s’agit d’un agar de qualité laboratoire, à la fois coûteux et relativement difficile à se procurer à moins d’être affilié à une université ou à une institution comparable. J’aime particulièrement travailler avec ce produit parce que je le connais bien.


Cela dit, comme il se présente sous forme de granulés plutôt qu’en poudre, contrairement aux deux autres agars que nous avons utilisés, il met beaucoup plus de temps à se dissoudre complètement. Il peut également être nécessaire d’ajouter un peu d’eau en cours de cuisson afin de compenser l’évaporation et de faciliter la dissolution.
Ce que j’apprécie le plus de cet agar, c’est qu’il se combine très bien avec la gélatine. Ensemble, ils permettent de créer un matériau hybride stable qui réunit plusieurs des qualités avantageuses de l’agar et de la gélatine.
Recettes
Recette de Vanessa
Pour 2 petits contenants ou assiettes (environ la taille d’un couvercle de pot de yogourt, soit 10 cm) :
- 4 g d’agar
- 1 c. à thé de glycérine végétale
- 150 ml d’eau
- 3 gouttes de colorant alimentaire bleu

Recette d’Alex
Lors de notre atelier culinaire en direct, cette recette a permis de produire suffisamment de bioplastique pour remplir un couvercle rond de contenant Tupperware de taille moyenne.
L’exemple présenté utilisait de l’agar de qualité laboratoire et une teinture naturelle de raisin Concord. Comme on peut le constater, la texture est moins uniforme que celle obtenue avec un agar en poudre, puisqu’il reste parfois quelques granules non dissoutes dans le matériau.
Ingrédients
- 4,5 g d’agar de qualité laboratoire Fisher BioReagents
- 3,75 g de glycérine végétale (Coop Coco)
- 120 ml d’eau
- Teinture d’amarante jusqu’à obtenir la couleur souhaitée (environ 20 gouttes)
Méthode
- Mélanger l’eau et la glycérine dans une petite casserole.
- Chauffer à feu moyen (j’ai utilisé le réglage 4 sur 8 de ma cuisinière électrique).
- Saupoudrer délicatement l’agar à la surface et mélanger.
- Porter le mélange à environ 95 °C, soit juste avant l’ébullition, puis réduire à feu doux.
- La cuisson peut prendre jusqu’à 30 minutes, car l’agar granulé met beaucoup de temps à se dissoudre complètement.
- Si le mélange épaissit trop avant la dissolution complète de l’agar, ajouter un peu d’eau au besoin (une cuillère à soupe à la fois).
- Retirer du feu, ajouter le colorant et laisser reposer quelques minutes afin que les bulles remontent à la surface avant de verser dans le moule.
Influence de la glycérine dans une recette à base d’agar
Pour illustrer l’effet de la glycérine, j’ai préparé plusieurs lots légèrement plus petits en faisant varier sa quantité. Plus la quantité de glycérine est élevée, plus le bioplastique devient souple et moins il rétrécit au séchage. À l’inverse, une faible quantité de glycérine produit un matériau plus rigide, intéressant pour la fabrication de vaisselle, mais qui rétrécit davantage.
Si vous utilisez trop de glycérine, le matériau risque de ne jamais sécher complètement et de demeurer collant. Si vous en utilisez trop peu, il sera plus susceptible de se fissurer ou de casser.
Chaque lot contenait :
- 4 g d’agar (Landor Trading Co., force 900)
- 80 ml d’eau
- 15 gouttes de teinture d’amarante maison
L’expérience comparait :
- 10 g de glycérine (gauche)
- 5 g de glycérine (centre)
- 2,5 g de glycérine (droite)
Cette quantité suffisait à remplir à moitié deux couvercles de pots de yogourt. La photo illustrant ces résultats a été prise après environ une semaine de séchage.


Recette de Miri
Pour deux petits couvercles de pots de yogourt :
- 4 g d’agar-agar (Landor Trading Co., force 700)
- 1 c. à thé de glycérine
- 125 ml d’eau
- Cuire à feu très doux pendant environ 20 minutes, jusqu’à obtenir une texture homogène et plus épaisse.
- J’ai laissé le mélange refroidir légèrement avant d’ajouter trois petites seringues de jus de choucroute au chou rouge. Le résultat est une couleur lavande.

Note sur la méthodologie
Pour documenter vos expérimentations tout en conservant un équilibre entre rigueur et intuition, nous recommandons vivement l’utilisation d’Airtable, particulièrement si vous travaillez à distance avec d’autres personnes. Les possibilités offertes par ce type de recherche sont pratiquement infinies. De nombreuses technologies intéressantes peuvent être combinées aux bioplastiques, notamment l’impression 3D.

L’intégration de techniques telles que le moulage et la sculpture permet également d’élargir considérablement les possibilités de mise en forme de ces matériaux.


Nous espérons que cette conversation vous a plu autant qu’à nous. Merci d’avoir participé, exploré, posé des questions et partagé votre curiosité. Nous espérons que vous continuerez à expérimenter, à faire de la recherche et à développer vos propres approches créatives.
Nous avons hâte de partager nos prochaines expérimentations et de découvrir ce que vous créerez à votre tour. N’hésitez pas à nous contacter, nous serions ravi·e·s d’avoir de vos nouvelles.
Alex, Miri et Vanessa.
Cette publication est également disponible en : English (Anglais)