DEMO17 Juliette Lusven – Exploration.135

Février 2022

Le projet doctoral Exploration.135 de Juliette Lusven s’inscrit dans une démarche processuelle et installative de la recherche-création et comprend plusieurs phases de développement depuis 2018. 

Intitulée Visions Transatlantiques, la dernière version installative du projet fait l’objet d’une exposition à la galerie ELEKTRA – au pôle de Gaspé à Montréal du 20 janvier au 26 février 2022. 

L’image présentée en couverture, faisant aussi référence à la communication de l’exposition, correspond à un arrêt sur image du morphing des points de connectivité terrestre (points d’arrivée) du dernier câble de télécommunication transatlantique « Grace Hopper » opérationnel depuis cet hiver 2022 qui relie les États-unis (New-York) à l’Espagne (Bilbao) et au Royaume-Uni (Bude). Cette image est extraite du morphing vidéographique constant des points de connectivités terrestres de ce câble sous-marin dont le tracé topographique est visualisé en synchronisme dans l’espace d’exposition. 

« Celui-ci porte ce nom en l’hommage de la pionnière de l’informatique Grace Brewster Murry Hopper (1906-1992) » (Google, 2020) souvent connue pour son rôle essentiel dans le développement de la programmation informatique, tel que COBOL ou anciennement FLOW-MATIC un des premiers langages de traitement des données.

La recherche-création de Lusven explore notre rapport au monde et à l’interconnectivité technologique à partir de l’actuelle infrastructure sous-marine d’Internet. Évoquée comme « l’épine dorsale » de notre connectivité (Starosielski, 2015), puisque la quasi-totalité de nos échanges numériques transite à travers ce vaste réseau de câbles en fibre optique installé au fond des océans, cette infrastructure en semble tout autant imperceptible (Blum, 2013), faisant référence à un environnement sous-marin souvent inaccessible tout en continuant d’ouvrir une réflexion plus large sur l’opacité du matérialisme numérique et son rapport terrestre infrastructurel.  L’exposition du projet à la galerie Elektra, explore ce phénomène d’invisibilité et cette circulation à partir de l’océan Atlantique et du Web en cherchant à articuler différentes matérialités et rapports d’échelles dans la mise en œuvre d’un corpus installatif. 

« Amitie » est également un câble transatlantique très récent dont l’installation date de ces derniers mois. D’une longueur de 6800 km, il connecte les États-Unis (Lynn, dans le Massachusetts) avec l’Europe (La Porge en France et Bude au Royaume-Unis). Tout comme « DUNANT », ou encore « Havfrue / AEC-2 » jusqu’en Irlande et au Danemark. Beaucoup de câbles ont été installés récemment et un grand nombre est encore à venir, tel que le « LEIF ERIKSON » (2024) qui sera un câble partant directement du Canada à Goose Bay jusqu’en Europe du Nord au sud de la Norvège, menant à de nouvelles projections historiques et géographiques. Ils s’inscrivent dans la nouvelle génération de technologies de transmissions optiques. Comme le trafic des données et la demande de connectivité informationnelle dans le monde ne cessent d’augmenter ces dernières années, la pose des câbles transocéaniques continue d’être en expansion. Dans ce sens, l’océan Atlantique est devenu un milieu essentiel pour le déploiement de cette infrastructure et donc de notre rapport à la technologie. 

Dans ce projet, les trajets des câbles deviennent une trame d’exploration géoperceptive et informatique de cette hyperconnectivité, invitant à mettre en relation les flux, la visualisation de données et l’imagerie satellitaire avec des captations au microscope de résidus technologiques, de sédiments et de microfossiles provenant des fonds de l’océan Atlantique, ouvrant à une réflexion plus large sur les rapports d’échelles et l’expérience de la matérialité. 

Ce processus installatif se présente sous la forme de deux projections et plusieurs écrans interconnectés au sol avec leurs câblages.

Le grand écran TV au sol et les deux projections sont générés à partir d’un programme informatique élaboré spécifiquement pour « explorer » l’infrastructure sous-marine d’Internet, sa connectivité avec le paysage terrestre et son processus de visualisation dans l’espace d’exposition. S’intitulant « Sonder (le monde) » la version actuelle de ce programme se produit à partir de l’océan Atlantique et des nombreux câbles transatlantiques qui le traversent, tels que :

Aeconnect-1

Amitie

Atlantis-2

Apollo

Atlantic-crossing-1-ac-1

Dunant

Exa-express

Exa-north-and-south

Flag-atlantic-1-fa-1

Globenet

Grace Hopper

Greenland connect Greenland connect north Havfrue-aec-2

Marea

Monet

Tata-tgn-atlantic

Yellow

Il permet d’interconnecter la projection d’un flux lumineux représentant la topographie sous-marine des trajets des câbles de télécommunication à partir des données accessibles sur le Web (TelegeographyInfrapedia) et autres systèmes d’informations géographiques (SIG) avec une seconde projection en « morphing » des images satellitaires (Google Earth) correspondant à la position des points d’arrivée terrestres de ces mêmes câbles avec le littoral. Les images projetées visant la connexion avec le paysage terrestre se métamorphosent à la mesure (en synchronisation) du tracé lumineux du trajet topographique de l’autre projection et du flux des coordonnées géographiques sous-marines visibles dans l’espace d’exposition. 

Le grand écran TV plat au sol se présente comme le milieu de connectivité et de mise en relation informatique et informatif de ce processus installatif. Il transmet, référence et expose en temps réel les informations métriques relatives à l’élaboration des deux projections (flux des données topographiques, fichiers des documents, ville et pays de la connectivité, kilométrage du câble, vitesse, année, position la plus profonde des fonds marins pour chaque trajet). 

Ce tableau de bord se connecte également à plusieurs autres écrans de petite taille au sol. Ceux-ci mettent en avant l’analyse, l’observation et la mise en relation de résidus de câble de télétransmission et de sédiments des fonds marins de l’océan Atlantique nord réalisés à partir de microscopes dans les laboratoires géo-scientifiques de l’UQÀM (GEOTOP Centre de recherche sur la dynamique du système Terre) en micropaléontologie sous-marine et provenant directement de l’environnement sous-marin traversé par les câbles de télétransmission. 

D’un côté, un petit écran sur pied expose successivement des observations réalisées au microscope optique et à lumière polarisée, de résidus technologiques (tranche et poudre de fibre optique, de cuivre et de caoutchouc) avec des résidus de sédiment marin contenant des microfossiles océaniques (radiolairesdiatomés et des coccolithophoridés). 

Alors que les deux autres écrans rapprochés au sol présentent des analyses effectuées au MEB (microscope à balayage électronique) d’un échantillon provenant d’une carotte sédimentaire du centre nord de l’océan Atlantique. La technique de microscopie n’est plus optique, mais électronique conduisant à produire un balayage informatique sur une longue durée pour parcourir la surface de l’échantillon et capter les différents microfossiles conservés à l’intérieur (foraminifèresgrains de pollendinokysteostracodetintinnida). Ces microfossiles sont analysés dans les disciplines liées à l’océanographie (climatologie, géologie et micropaléontologie sous-marine) pour mieux comprendre la nature de l’environnement. Ils constituent des bio-indicateurs uniques des conditions physico-chimiques environnementales passées et agissent telles des « archives fossiles » propres à la matérialité de l’espace terrestre et océanique. 

Comme le rappelaient Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin dans leur film World Brain (2015), « Au fond des océans, sur le plancher océanique, des câbles en fibre optique voisinent avec la faune et les micro-organismes ». Il s’agit d’observer ces relations dans une perspective proche de la géologie des médias (Parikka, 2015). La perception infrastructurelle du numérique peut-être explorée dans cette réalité souterraine ou sous-marine (Starosielski, N, 2015) en continuant de questionner comment les circulations numériques sont à concevoir à partir de ces milieux-là.

Produit en collaboration avec Max Boutin (membre Hexagram-UQAM) et Marc-André Cossette (membre Concordia). 

Remerciements : Max Boutin, Marc-André Cossette, Hexagram et la galerie Elektra.

BIOGRAPHIES

Juliette Lusven

Juliette Lusven est une artiste-chercheuse interdisciplinaire en arts visuels française qui vit et travaille à Montréal. Son travail prend son origine dans des questions liées à la matérialité des images, à leur processus de captation et de transmission. Sa démarche exploratoire et processuelle est souvent inspirée des géosciences et des procédés de visualisations perceptifs et technologiques en regard de l’espace terrestre et océanique. Au croisement de différentes formes d’installations, montages et projections, elle interroge notre rapport au monde en relation à la technologie, à la matérialité, aux flux (naturels et artificiels) et aux rapports d’échelles dans une problématique de la perception. Elle s’intéresse à des interconnexions qui se produisent entre des phénomènes naturels et technologiques pour en explorer leur résonance visuelle et expérientielle, mais aussi informationnelle, environnementale et imaginaire. Elle poursuit actuellement un doctorat en études et pratiques des arts à l’UQÀM et depuis 2020, une résidence d’expérimentation au laboratoire GEOTOP en micropaléontologie sous-marine. Son travail est soutenu par HEXAGRAM, et fut récemment présenté à l’Agora Hydro-Québec, lors de la Nuit des idées de Montréal (2020), au festival MUTEK en ligne (2021) et à la galerie Elektra-BIAN (2022).  

Max Boutin

Max Boutin est un artiste-chercheur-skateur pluridisciplinaire développant le concept de texturologie. Sa pratique artistique se matérialise à travers des installations vidéographiques, sculpturales photographiques et sonores. Elle est inspirée du skateboard, animant un besoin de transposer l’expérience sensorielle d’une mise en vertige du corps: celui que l’on se donne.

Il est titulaire d’une maîtrise de l’école des Beaux-Arts de Montpellier en France (Mo.Co) et poursuit actuellement un doctorat en études et pratiques des arts à l’UQÀM (Université du Québec À Montréal). Ses recherches sont soutenues par le réseau Hexagram et le Fonds de recherche du Québec, société et culture (FRQSC).  Ses travaux ont été récemment présentés dans les festivals Mutek (Montréal), Ars Electronica (Autriche), Nova (Roumanie).

Marc-André Cossette

Marc-André Cossette est un artiste canadien transdisciplinaire qui articule technologie et arts de la scène en utilisant le design sonore, visuel et d’interaction. Marc-André détient un baccalauréat en médias interactifs et une maîtrise en médias expérimentaux (UQAM). Il poursuit actuellement un programme de doctorat à l’Université Concordia dans lequel il explore l’utilisation d’algorithmes d’Intelligence Artificielle et de Vie Artificielle pour créer des performances de danse génératives. En plus de sa pratique de recherche-création, Marc-André a collaboré avec plusieurs artistes en tant que concepteur sonore, visuel, d’interaction et de scène. Il est également le co-créateur et le co-animateur de la série de podcasts REC sur la recherche-création produite en collaboration avec CHOQ.fm et le Réseau Hexagram.