Octobre 2026
Dans cette DEMO, Max Boutin, membre postdoctorant et Julien Paccard, un artiste franco-berlinois, invité à l’occasion, reviennent sur leur travail mener en duo. \ e.ko \ est un projet de résidence exploratoire portant sur la musicalité des sonorités de skateboard et son expérience texturale de la matérialité urbaine. Leur collaboration a fait émerger de nouvelles œuvres mêlant performativité du skateboard, performance artistique et composition musicale, présentées dans l’exposition de sortie de résidence, également intitulée \ e.ko \.
Réalisé à Hexagram-UQAM, ce projet met en résonance des travaux antérieurs de Julien Paccard et Max Boutin, point pivot de leur rencontre dans la thèse de ce dernier. Nés la même année (1988), les deux artistes partagent de nombreuses affinités artistiques, conceptuelles et processuelles, notamment une attention aux surfaces de la ville et à son rapport sensible avec le skateboard, envisagé comme outil de perception sensorielle. Dans leurs dérives urbaines, ils cherchent à révéler ce que le skate peut dévoiler dans son mouvement, la texture, les vibrations, les sonorités et les traces produites par sa performativité dans l’espace.
Résidence Skate-Arts1
Du 1er au 12 juin 2026, leur complémentarité s’est affinée lors d’une résidence de recherche-création dans la salle d’expérimentation d’Hexagram-UQAM.
L’enjeu principal était de mettre en commun leurs savoirs respectifs en termes de skateboards amplifiés, puisque les deux artistes développaient en parallèle deux manières différentes de créer de la musique à partir des mouvements du skate : Julien Paccard avec une approche plutôt analogique par l’utilisation d’éléments empruntés à l’univers de la guitare (pédales d’effets, cordes, clés de guitare, transmetteurs sans fil, et microcontacts) ; et inversement, avec une méthode plus numérique, Max Boutin avec ses prototypes de SkateMic’s, des skates équipés de microcontacts sans fils intégrés, devant des interfaces de production musicale, pour la performance en direct. Cette phase exploratoire impliquait ainsi audio DIY, impression 3D, chaîne de traitement analogique et numérique, skateboards et expérimentation performative en direct.
À la fois discordantes et en accord, leurs approches expérimentales les ont menées à s’interroger ensemble, par la pratique, sur la notion de dialogue \ djalɔg \ entre musiciens et skateboarders. Il en a découlé deux performances intitulées Dialectique discursive et De concert, deux pièces permettant une réflexion autour du langage, de ses limites et de la perception que peut s’en faire le public. Dans ce contexte, le discours n’est plus constitué de mots, mais de trajectoires, de vitesses, d’arrêts et d’événements sonores.
En parallèle, leur exploration compositionnelle en direct et la prise de son sur le terrain les ont également conduits à produire une première œuvre acousmatique, en collaboration avec Isaak Paul-Rivest.
[1] Dans ses recherches doctorales, Max Boutin a réalisé une cartographie des pratiques « Art-skate », un terme qui a depuis évolué vers « Skate-Arts ».
Comme il l’explique dans sa thèse, il s’agit d’un mouvement dans lequel les œuvres sont produites dans une démarche artistique contemporaine reflétant les enjeux et les contextes du skateboard.
Les Skate-Arts sont par nature pluridisciplinaires puisqu’ils sont conçus par des artistes étant aussi skateurs, ou par des observateurs qui sont familiers avec sa culture. Leurs intérêts de recherche peuvent toutefois dépasser la frontière disciplinaire, comme dans le cas de cette résidence, transformant la posture artistique en approche interdisciplinaire dans laquelle les enjeux du skateboard et de la création sont intrinsèquement reliés. Les skate-Arts vont au-delà des représentations purement esthétiques généralement associées au « skate-art », une pratique qui se limite à une expression artistique souvent en deux dimensions, utilisant la planche de skate comme support (Boutin, 2025, p.129).
BIG O
Max Boutin, Julien Paccard & Isaak Paul-Rivest
BIG O, 2026
Pièce acousmatique pour dôme de 32 haut-parleurs.
Moniteurs de studio Neumann KH 120 & KH 310, moniteurs de scène Kling & Freitag CA 1001.
Dimension variable, 6 min. 20 s.
BIG O est une œuvre sonore composée à partir des prises de son captées lors d’une session de skate entre Max Boutin et Julien Paccard dans l’acoustique particulière du Big O, l’un des spots de skateboard légendaires de Montréal.
Cette pièce est une expérience immersive dans la réverbération naturelle du lieu, où les sons d’un skateur sont transposés dans l’ensemble du dôme de haut-parleurs. Elle évolue de gestes simples, comme une roue qui tourne autour du public, un tail qui claque en rythme pour sonder l’espace, avant de devenir plus incarnée par le passage des roues sur les murs courbes texturés, que le public entend passer de part et d’autre, ponctué d’accents de grind métalliques et de slides sur le béton.
Si cette pièce naît d’une rencontre entre les artistes et un pipe de renom, ce qui importe finalement n’est ni le lieu exact, ni l’ego des skateurs qui l’habitent, mais la manière dont le geste fait corps avec l’espace pour en révéler les sonorités.
La spatialisation de cette matière sonore dans le dôme est signée Isaak Paul-Rivest, lui-même skateur et fin connaisseur de l’acoustique du Big O, une double expertise qui a permis de dépasser la simple diffusion technique pour prolonger, dans l’espace du dôme, l’intention même du geste capté.
Dialectique discursive
Max Boutin & Julien Paccard
Dialectique Discursive, 2026
Performance.
Skate-microphones, guitare, synthétiseur DIY, batterie électronique, dispositif de retransmission en direct (caméra et écran 65″), moniteurs de scène, ordinateur, câblage.
Dimension variable, 30 min.
Dialectique discursive est une performance collaborative interrogeant les limites du langage par une mise en interaction de skateurs et de musiciens dans un jam expérimental prenant place dans un même espace.
Trois skateboards équipés de micro-contacts et de transmetteurs sans fil (SkateMic’s) sont connectés aux pistes audio de trois instruments dans un logiciel de production musicale. Les skateboards sont mis à disposition de membres de la communauté du skate locale, invités à prendre part au dialogue instrumental. Dès lors qu’un skate est en mouvement, la piste de l’instrument associé s’ouvre ; dès qu’il s’arrête, elle se referme.
L’œuvre devient une composition à trois instruments activés par les skateboards. Un langage incontrôlé, non intentionnel où les codes linguistiques restent ambigus. Les skateurs n’entendent jamais la musique dans son ensemble ; les musiciens ne voient jamais la totalité des gestes qui l’activent. Chacun ne perçoit l’autre que par bribes. De cette écoute partielle mutuelle naît pourtant une voix d’ensemble, un nouveau langage collectif incomplet. Seul le public peut s’en faire une idée depuis une autre salle où la performance et le mixage sont retransmis en direct sur un écran et des haut-parleurs. Un dialogue à l’insu de ses propres interlocuteurs. Une langue expérimentale.
De concert
Max Boutin & Julien Paccard
De concert, 2026
Performance Skate-Arts.
Skate-microphone, guitare, moniteurs de scène, ordinateur, câblage.
Dimension variable, 6 min.
De Concert est une interaction instrumentale entre une guitare aux accords mélancoliques et ambiants et un skateboard équipé d’un micro-contact et d’un transmetteur sans fil (SkateMic’). Dans cette performance, le duo entre les deux artistes s’envisage aussi bien comme une complémentarité que comme un duel aux airs presque western, où les mouvements du skateboard, claquements de planche, dérapages, bigspins et kickflips répondent à l’appel de la guitare.
Progressivement, les sonorités émanant du skate sont modulées par des filtres, brouillant la frontière entre réplique et harmonie. Leur timbre altéré redéfinit en retour l’intention du geste, le skateur ajustant sa vitesse, sa trajectoire et ses tricks en fonction des inflexions de la guitare et de ce qu’il entend se transformer sous ses roues.
Peu à peu, il n’y a plus deux instruments, mais un seul geste à deux corps. À mesure que le skate cesse de répondre à la guitare pour se fondre en elle, on ne sait plus, à l’écoute, qui répond à qui, les deux artistes agissant de concert. Littéralement.
Exposition
À la sortie de la résidence, les œuvres réalisées ont été mises en relation avec des productions antérieures lors de l’exposition éponyme \ e.ko \, présentée du 18 au 20 juin 2026 à l’Agora du Cœur des sciences.
D’abord avec Texturologie vibratoire, itération #5 de Max Boutin, dont la première version avait fait l’objet de la DEMO22, une installation multimédia expérientielle vidéographique, sonore et haptique. Cette installation offre une transposition sensorielle de l’acte de rouler en skateboard sur les surfaces de la ville. Le public peut s’y immerger par une projection grand format, où il peut incarner le point de vue non-humain d’une planche de skate à ras du sol, tout en recevant les vibrations du skate directement dans les pieds et les jambes, grâce à un module équipé de transducteurs tactiles.
Ensuite, avec l’œuvre GRRRND Zero de Julien Paccard, une installation vidéographique multicanal présentée dans une version inédite. Constituée de sept films de skate consacrés à autant de matériaux urbains (mosaïque, bois, roche, marbre, brique, métal et verre), l’œuvre associe à chaque écran une texture et une trame sonore, construite à partir des caractéristiques acoustiques du matériau exploré.
En synchronisme, les différents éléments de l’œuvre forment un ensemble complexe pensé comme une partition visuelle, musicale et texturale, faisant transparaître une lecture polyphonique et poétique du territoire urbain. Une structure musicale de Julien Paccard en collaboration avec le skateur et musicien Tommy Buder (Jena, Allemagne).
Enfin, l’espace d’exposition était ponctué de plusieurs œuvres réalisées en skateboard, dont quelques gaufrages issus de la série Texturologie Prints de Max Boutin, et de nouvelles peintures de la série Traces de Julien Paccard, réalisées pendant la résidence lors de sessions de skate entre les deux artistes.
Boutin, Max. (2025). TEXTUROLOGIES : Une transposition visuelle, sonore et haptique de la matérialité urbaine de Montréal par le skateboard dans une installation multimédia art-skate. Archipel, Uqam. https://archipel.uqam.ca/19151/
Chion, Michel. (1995). Guide des objets sonores : Pierre Schaeffer et la recherche musicale (Nouv. éd). Buchet Chastel.
Collins, Nicolas. (2020). Handmade electronic music. Taylor&Fracis, Routledge.
Malinowski, Nicolas. (2013). Skateboarder [vidéo musicale]. Sound Pellegrino. https://www.youtube.com/watch?v=EJjfYvyluZ8
O’Connor, Paul, Glenney, Brian et Boutin, Max. (2025). The skater’s ear: A sensuous complexity of skateboarding sound. Sport and Society journal. https://doi.org/10.1080/17430437.2024.2446115
Perec, George. (1989). La disparition. Gallimard.
Perkin, Sam. (2020a). Skateboarding and composition [Projet de recherche artistique] https://www.samperkincomposer.com/skateboarding-and-composition
Schnebel, Dieter. (2017). Son et corps. Les presses du Réel.
Walsh, Barry et Tison, Marc (2006). Pipe Fiends, a visual overdose of Canada’s most infamous skate spot. Media Mudscout.
Max Boutin est un artiste pluridisciplinaire franco-canadien basé à Montréal, titulaire d’une maîtrise du Mo.Co Esba (2013) et d’un doctorat en études et pratiques des arts de l’UQAM (2025). Il développe depuis plus de dix ans une pratique installative, vidéographique et sonore, portée par une poétique du mouvement : capter l’expérience sensible d’un territoire, de ses espaces et de ses matérialités, pour la transposer par le son, l’image, et le mouvement. Sa thèse explore la texture des surfaces urbaines à travers la subjectivité du skate, pensé comme interface géohaptique et instrument révélant les sonorités cachées de la ville, une recherche qui l’a conduit à cartographier les Skate-Arts, un mouvement artistique émergent. Il poursuit aujourd’hui un postdoctorat en composition musicale au Laboratoire Formes.Ondes (UdeM), approfondissant cette approche sonore. Son travail, soutenu par Hexagram et les Fonds de recherche du Québec, a notamment été présenté à Ars Electronica et au FIMAV.
Julien Paccard (*1988) est un artiste conceptuel français autodidacte vivant et travaillant à Berlin. Sa pratique se déploie à travers différents médiums de la peinture, la photographie, la cyanotypie aux installations vidéo synchronisées. La musique occupe une place centrale dans son travail qui s’intéresse aux dynamiques d’interaction au sein des groupes et aux formes de structuration qu’ils développent à travers des langages qui leur sont propres.
Crédits
Textes : Max Boutin & Julien Paccard
Coordination et installation technique : Max Boutin
Documentation photo, vidéo et montage d’archive : Julien Paccard
@texturologies
@julienpaccard
Remerciements
Cette résidence s’inscrivait dans le cadre du stage postdoctoral de Max Boutin en composition musicale au Laboratoire Formes.Ondes de l’Université de Montréal, financé par les Fonds de Recherche du Québec, volet Société et Culture (FRQSC).
Un très grand merci à l’équipe d’Hexagram, en particulier à Jason Pomrenski pour sa confiance technique. Un immense merci à Isaak Paul-Rivest pour cette belle première collaboration, à Nicolas Bernier pour son expertise en composition et sa supervision, également à Pierre-François Ouellette pour sa contribution au rayonnement de notre travail.
Merci à la communauté du skate montréalaise, en particulier à Jean-Yves Ginchereau et Félix Fectoau-Gauthier & friends.
Enfin, merci à toutes celles et ceux ayant pris part à la performance Dialectique discursive : Frédéric Roverselli (guitare) / Hubert Lamarre (synthétiseur DIY) / Charles-Antoine Arcand (batterie électronique), Frédérique Luyet / Yann Pequignot / Mathieu DeBlois / Carl Cloutier / Jérémie Ménard / Camilio Furlan / Max Boutin / Julien Paccard (Skateboards).
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