Rencontres interdisciplinaires 2020
Un texte de Christopher Wilbert
Nous avons besoin d’histoires. Les histoires sont nécessaires pour voir les choses. Ayant grandi au milieu des forêts de plantation en Écosse et dans le nord de l’Angleterre, je me souviens bien à quel point elles pouvaient sembler sombres et hostiles. Composées principalement d’épicéas de Norvège et d’épinettes de Sitka, très vulnérables aux chablis causés par le vent, elles donnaient l’impression que peu d’êtres vivants pouvaient y cohabiter. Lors de promenades en forêt, il arrivait parfois de découvrir des fermes ou des chaumières abandonnées, entourées d’arbres plantés durant la phase intensive de reboisement du XXe siècle, lorsque de nombreuses terres agricoles marginales furent achetées à bas prix. Ces plantations peuvent être considérées comme des exemples particuliers de socio-natures, inscrites dans un contexte historique et géographique spécifique. On pourrait penser à d’autres exemples tels que les plantations de palmiers à huile, de blé, d’hévéas, de canne à sucre ou d’eucalyptus. Certain·e·s ont suggéré de qualifier notre époque de « Plantationocène », puisqu’elle décrit mieux les liens entre le capitalisme, le colonialisme, les rapports raciaux et la dégradation écologique que le terme « Anthropocène » (Haraway, 2015). J’ai moi-même passé près d’un an à planter des arbres dans des plantations établies dans des lieux où ils n’auraient jamais dû être envisagés. Les forêts d’épinettes m’avaient longtemps laissé indifférent.
Pourtant, lors d’un mois de juin particulièrement chaud, à proximité du solstice d’été, sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent au Québec, je me suis retrouvé à marcher dans de riches forêts composées d’épinettes, de bouleaux, de peupliers faux-trembles et de sapins baumiers. J’y ai été à la fois fasciné et recouvert d’étranges filaments semblables à des toiles d’araignée. À cette période de l’année, depuis quelques années déjà, les chenilles de la tordeuse des bourgeons de l’épinette (Choristoneura fumiferana) se suspendent à de longs fils soyeux après avoir dévoré les aiguilles des épinettes ou des sapins, exactement à la hauteur des promeneurs. Les épidémies de tordeuses ont été observées durant au moins cinq siècles. Elles surviennent tous les 30 à 40 ans et peuvent durer jusqu’à quinze ans. Pour les écologues forestiers, elles constituent une forme de perturbation du système forestier, tout en faisant pleinement partie de ce système. Les tempêtes, les incendies, les invasions fongiques ou encore la récolte du bois sont également considérés comme des perturbations. Cette récolte peut être réalisée à l’aide de haches, de scies ou de chevaux, mais aussi au moyen des imposantes machines forestières qui opèrent aujourd’hui vingt-quatre heures sur vingt-quatre au Québec et peuvent abattre jusqu’à cent épinettes par heure pour produire de la pâte à papier destinée, bien souvent, à la fabrication de papier hygiénique.
Dans ces mêmes forêts, il est parfois possible d’apercevoir la crête rouge éclatante du plus grand pic-bois d’Amérique du Nord, le grand pic (Dryocopus pileatus). Ce dernier creuse les cavités les plus profondes dans les arbres vivants, mourants ou morts. Ces cavités pourront ensuite être utilisées par plus d’une vingtaine d’espèces d’oiseaux et de petits mammifères. Le grand pic semble également être le seul pic-bois capable de forer profondément jusqu’au bois de cœur afin d’y chercher des insectes. Ce comportement favorise les infections fongiques, l’activité des insectes et la décomposition du bois, contribuant ainsi à la création de futurs sites de nidification et d’alimentation pour lui-même et de nombreuses autres espèces. Les fourmis charpentières constituent d’ailleurs l’une de ses nourritures préférées.
Les petits mammifères qui réutilisent les anciennes cavités du pic participent ensuite à la dispersion des graines dont une partie échappe à la consommation, favorisant ainsi la germination de nouveaux semis. Les souris et les écureuils recherchent également des champignons souterrains et contribuent à disperser leurs spores. Ils favorisent ainsi la propagation d’une plus grande diversité de champignons mycorhiziens, ce qui aide la forêt à s’adapter en période de stress. Les pics-bois semblent donc particulièrement importants dans les forêts nord-américaines en raison de leur activité de forage. Lorsque les arbres âgés, sénescents ou morts qu’ils privilégient sont retirés par les pratiques forestières, les assemblages qu’ils contribuent à créer se trouvent appauvris, transformant profondément la structure de la forêt.
Les écologues forestiers analysent de plus en plus les forêts comme des systèmes adaptatifs complexes (Complex Adaptive Systems ou CAS), caractérisés par des relations non linéaires, une ouverture radicale, des systèmes imbriqués, une mémoire, de l’incertitude et de l’hétérogénéité, des caractéristiques qui présentent plusieurs affinités avec la sympoïèse de Dempster. L’analyse des réseaux constitue une approche privilégiée, dépassant la simple étude des chaînes alimentaires pour englober un ensemble beaucoup plus vaste de relations et d’interdépendances entre espèces.
Si le réseau reliant petits mammifères, oiseaux, arbres et champignons constitue un élément central de nombreuses forêts nord-américaines, l’intérêt récent porté aux réseaux mycorhiziens reliant les champignons aux arbres s’est largement diffusé. Ces réseaux témoignent d’enchevêtrements mutualistes remontant aux premières étapes de la conquête des milieux terrestres par les plantes et que l’on retrouve aujourd’hui dans presque tous les écosystèmes terrestres. Les champignons colonisent les racines des arbres et des plantes, devenant une extension considérable de leur système racinaire. Ils échangent les nutriments qu’ils récoltent contre les glucides produits par la photosynthèse des arbres, tout en favorisant la croissance et la survie des semis ainsi que les mécanismes de défense chimique des plantes.
Les mycorhizes facilitent également les échanges entre différentes espèces végétales. Des épinettes ou des sapins affaiblis par plusieurs années de défoliation causée par la tordeuse des bourgeons pourraient ainsi redistribuer leurs nutriments à travers ces réseaux souterrains afin d’aider leurs jeunes pousses apparentées ou d’autres espèces d’arbres. On pourrait raconter bien d’autres histoires de réseaux forestiers, par exemple ceux qui relient les champignons, les sols et les insectes responsables de la décomposition du bois mort et de la formation des sols. Une forêt est bien davantage que ses arbres.
Ces approches en termes de réseaux constituent des récits relationnels des forêts dans une époque marquée par la hausse des températures, la déforestation massive, mais aussi par le succès des bains de forêt, l’amour des forêts et la prolifération de plantations qui remplacent sans cesse des écosystèmes forestiers diversifiés. Vinciane Despret soutient que nous avons besoin d’histoires pour voir les choses. Ces théories systémiques qui mettent l’accent sur les interdépendances, souvent présentées comme symbiotiques, constituent une manière de raconter le monde et participent à sa fabrication.
Toutefois, comme plusieurs formes de pensée systémique issues des sciences, elles peinent parfois à intégrer les dimensions sociales, notamment l’histoire, le colonialisme et la politique, au profit d’une perspective davantage gestionnaire. Les productions collectives de la sympoïèse sont des histoires qui restent encore à écrire. Elles devront inclure la diversité des expériences humaines ainsi que les pratiques politiques et écologiques qui se déploient dans des paysages tels que les forêts. Elles devront aussi imaginer des formes de fabrication du monde centrées sur la coprospérité des humains et des non-humains, soit exactement l’inverse de la logique des plantations omniprésentes.
- Haraway, D. (2015). “Anthropocene, Capitalocene, Plantationocene, Chthulucene: Making Kin.” Environmental Humanities, 6, 159-165.
- “Coming Home to Roost: The Pileated Woodpecker as Ecosystem Engineer.” PNW Science Findings, no. 57, October 2003. Disponible en ligne : https://www.fs.fed.us/pnw/sciencef/scifi57.pdf. (Les comportements du grand pic peuvent varier selon les régions.)
- Simard, S., et al. (2013). “Meta-networks of Fungi, Fauna and Flora as Agents of Complex Adaptive Systems.” Dans C. Messier, K. J. Puettmann et K. D. Coates (dir.), Managing Forests as Complex Adaptive Systems: Building Resilience to the Challenge of Global Change. New York : Routledge.
- Maser, C., et al. (2008). Trees, Truffles, and Beasts: How Forests Function. New Brunswick : Rutgers University Press.
- Filotas, E., et al. (2014). “Viewing Forests Through the Lens of Complex Systems Science.” Ecosphere, 5(1), article 1.
- Simard, S., et al. (2013).
- Gorzelak, M. A., et al. (2015). “Inter-plant Communication Through Mycorrhizal Networks Mediates Complex Adaptive Behaviour in Plant Communities.” AoB PLANTS, 7, plv050. https://doi.org/10.1093/aobpla/plv050
- Buchanan, B., et al. (2015). “On Asking the Right Questions: An Interview with Vinciane Despret.” Angelaki, 20(2), 165-177.
Biographie
Christopher Wilbert travaille dans le domaine de la géographie animale depuis avant l’an 2000, notamment à travers la publication de Animal Spaces, Beastly Places: New Geographies of Human-Animal Relations, réalisée en collaboration avec Chris Philo. Il est actuellement codirecteur, avec Samantha Hurn, de la collection Multispecies Encounters chez Routledge et membre du comité éditorial de la revue Radical Philosophy. Pendant près de vingt ans, il a été professeur de géographie et de tourisme à l’Université Anglia Ruskin, en Angleterre. Il vit aujourd’hui à Montréal.
Cette publication est également disponible en : English (Anglais)