Une forêt tropicale.

Activation sympoïétique

Rencontres interdisciplinaires 2020

“Hmm, magnificent tree! It has been around since long ago …
back in the time when people and trees used to be friends.”

—Tatsuo (père), Mon voisin Totoro (My Neighbor Totoro), 40 min 20 s.

Fig. 1 et 2. Mon voisin Totoro (My Neighbor Totoro), 1988, réalisé par Hayao Miyazaki (Studio Ghibli). Images extraites de la bande-annonce officielle publiée sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=S19k5S0GlNo (consultée aux repères 0:30 et 2:04).

Tissage animiste

Dans le classique de l’animation japonaise Mon voisin Totoro (My Neighbor Totoro, 1988) du célèbre réalisateur Hayao Miyazaki, le paysage culturel particulier appelé satoyama joue un rôle essentiel dans la relation complexe qui se tisse entre les deux jeunes filles, Mei et Satsuki, et les écologies qui les entourent, qu’elles soient naturelles, sensibles ou spirituelles. Sato signifie « village » et yama se traduit par « colline » ou « montagne », faisant du satoyama un territoire situé entre le village et la montagne : à la fois un lieu spécifique et une zone interstitielle.

Dans le film, la quête d’une coexistence avec la nature devient indissociable de la manière dont humains et autres-qu’humains habitent et animent un même plan d’existence. À leur arrivée dans leur nouvelle maison à la campagne, les membres de la famille saluent un grand arbre ainsi que l’esprit qui pourrait l’habiter. Cette présence est signalée par une shimenawa (« corde sacrée de délimitation »), qui désigne l’arbre comme un yorishiro, c’est-à-dire un objet capable d’attirer ou d’accueillir les esprits (kami).

Le camphrier constitue le point d’entrée vers la demeure de Totoro, un gigantesque esprit félin et duveteux que l’on pourrait considérer comme le mori no nushi, ou « maître de la forêt ». Figure animiste, Totoro possède le statut de kami, une entité sacrée ou porteuse d’une puissance divine dans le shintoïsme.

Dans le film, une chaîne d’animation et de relations s’ouvre à travers les rencontres qui se produisent sur un plan d’activation plus-qu’humain. Ce plan tisse ensemble les dimensions humaine, spirituelle et naturelle par les forces qui leur permettent d’habiter le monde autrement que selon les rationalités normatives. La remise en question de ces rationalités et des structures de pouvoir qui les sous-tendent nourrit aujourd’hui les débats contemporains sur l’animisme dans les arts et les sciences humaines, débats auxquels s’inscrivent les réflexions développées par la suite.

Fig. 3. Mon voisin Totoro (My Neighbor Totoro), 1988, réalisé par Hayao Miyazaki (Studio Ghibli). Image extraite de la bande-annonce officielle publiée sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=S19k5S0GlNo (0:07).
Fig. 4. Shape Shifting, 2015, Mikhial Lylov et Elke Marhöfer (reproduit avec l’autorisation des artistes) (10:42).

Le monde animiste de Mon voisin Totoro engage le spectateur dans bien plus qu’un simple film pour enfants. Il raconte une histoire nuancée de compagnonnage et de champs relationnels d’expérience qui transgressent les frontières entre nature et culture, humain et plus-qu’humain. À travers les esprits animés de Totoro et de ses semblables, dont le célèbre chat-bus magique, le film évite toutefois de recourir à une simple anthropomorphisation d’entités habituellement non humaines, telle qu’on la retrouve souvent dans les traditions occidentales de l’animation.

Contrairement à de nombreuses productions occidentales, où les animaux et les objets sont dotés de caractéristiques humaines afin de les rendre compréhensibles ou attachants, Mon voisin Totoro ne cherche pas à humaniser la nature. Les esprits, les arbres, les paysages et les forces qui peuplent le film conservent leur altérité et leur mystère. Cette approche diffère notamment de celle des films d’animation de Walt Disney, comme Alice au pays des merveilles (Alice in Wonderland, 1951), où les personnages non humains adoptent généralement des comportements, des émotions et des modes d’expression typiquement humains.

Cette distinction a également été discutée dans les écrits du cinéaste et théoricien Sergueï Eisenstein sur l’animation, ainsi que dans les analyses critiques plus récentes de Thomas Lamarre (voir Eisenstein, 2010 ; Lamarre, 2018). Ces réflexions mettent en lumière la manière dont l’animation japonaise, et particulièrement l’œuvre de Miyazaki, ouvre la possibilité d’autres formes de relations avec le vivant, fondées non pas sur la domination ou l’assimilation de l’altérité à l’humain, mais sur la coexistence et l’interdépendance.

Fig. 5. Mon voisin Totoro (My Neighbor Totoro), 1988, réalisé par Hayao Miyazaki (Studio Ghibli). Image extraite de la bande-annonce publiée sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=92a7Hj0ijLs (0:40).

Dans Mon voisin Totoro, les relations de voisinage, de cohabitation et de chevauchement sans nécessairement mener à une fusion ou à une synthèse constituent les fils conducteurs du récit. Les deux jeunes filles y perçoivent l’esprit de Totoro et interagissent avec ses pouvoirs surnaturels tout en demeurant dans un monde où les arbres peuvent être considérés comme des esprits sans cesser pour autant d’être des arbres.

Ce qui soutient ces relations animistes n’est pas simplement l’imaginaire humain ni une forme de spiritualisme, mais, comme je souhaite le montrer, un engagement profond envers la terre et le paysage en tant que substrat matériel actif permettant de tisser des relations et de faire émerger de nouvelles formes d’expression. Ou, pour reprendre les termes de Donna Haraway (2016, p. 10), il s’agit de créer des récits et des histoires qui comptent, une idée déjà présente dans de nombreuses pratiques autochtones.

Cette manière d’être au monde et de cohabiter, conçue comme un processus animé et générateur, repose sur une attention continue au « devenir-avec » (becoming-with) ainsi qu’au devenir comme processus d’individuation. Celui-ci se manifeste à travers différentes réalités, telles qu’un arbre, un corps ou une pensée, et à travers leur inscription dans une temporalité orientée vers l’activation de potentiels. J’associe cette perspective à une approche animiste (voir également Franke, 2010 ; Stengers, 2011).

Fig. 6 et 7. Mon voisin Totoro (My Neighbor Totoro), 1988, réalisé par Hayao Miyazaki (Studio Ghibli). Images extraites de la bande-annonce publiée sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=92a7Hj0ijLs (0:02 et 0:26).
Fig. 8. Shape Shifting, 2015, Mikhial Lylov et Elke Marhöfer (reproduit avec l’autorisation des artistes) (15:18).

Activité de la rencontre et dynamiques énergétiques

Dans Le Champignon de la fin du monde (The Mushroom at the End of the World), Anna Lowenhaupt Tsing décrit sa rencontre avec les processus de restauration forestière dans les paysages de satoyama au Japon. Bien qu’elle exprime certaines réserves quant aux interventions humaines dans les cycles naturels, elle souligne que, dans la gestion forestière des satoyama, prévaut l’idée que les activités humaines devraient faire partie de la forêt au même titre que les activités non humaines (Tsing, 2015, p. 152).

Dans le projet de recherche de Tsing, qui suit le monde complexe du champignon matsutake, la culture du paysage ne constitue pas une simple intervention humaine. En mobilisant le concept de « paysages actifs » (active landscapes), elle suggère un chevauchement involontaire de processus de fabrication du monde (worldmaking processes) entre humains et plus-qu’humains, lesquels participent conjointement à la configuration du paysage (Tsing, 2015, p. 152).

Comment les dimensions spirituelles et animistes du paysage, telles qu’elles sont explorées dans Mon voisin Totoro, interviennent-elles dans ce contexte? Plutôt que de considérer l’animisme comme l’ajout d’une spiritualité humaine à travers des pratiques religieuses, je souhaite mettre en évidence une qualité animiste plus fondamentale, immanente à l’activité même de la rencontre.

Contrairement aux conceptions anthropologiques classiques de l’animisme, qui l’associent principalement aux rituels et aux pratiques religieuses des sociétés dites « primitives », cette perspective met au premier plan les enchevêtrements énergétiques qui excèdent les modèles réductionnistes fondés sur des valeurs discrètes et quantifiables. Ces puissances excédentaires, qui traversent les relations matérielles, incarnées, sensibles et abstraites, produisent des effets concrets précisément parce qu’elles dépassent une logique où des parties seraient simplement assemblées pour former un tout ou une entité stable.

Une telle relationalité complexe, qui suit les relais énergétiques du sensible, du matériel et de l’abstrait, émerge lorsque les habitudes perceptives se déplacent et se trouvent remises en question. J’identifie de tels déplacements perceptifs dans le film Shape Shifting (2015) de Mikhail Lylov et Elke Marhöfer, tourné dans des paysages de satoyama au Japon. Les artistes qualifient cette exploration en pellicule 16 mm de pratique cinématographique néomatérialiste (new materialist filmmaking).

Les images présentent une diversité d’activités liées aux économies contemporaines, allant des pratiques agricoles plus traditionnelles d’interaction avec le territoire jusqu’aux projets plus récents qui cherchent à transformer le paysage en ressource énergétique.

Fig. 9 et 10. Shape Shifting, 2015, Mikhial Lylov et Elke Marhöfer (reproduit avec l’autorisation des artistes), captures aux repères 3:53 et 16:04.

Energy is key to both, material transfers of unintentional design and mutual enabling of overlapping world-making processes and the relaying of different modes of production. When the two girls fly with Totoro through the landscape Satsuki exclaims “we are the wind” and the wind in itself is simultaneously present in the process of careful burning or pruning dominant flower species in order to increase biodiversity, the rustling of the trees in the forest or the small windmills’ spinning in Shape Shifting. Wouldn’t it be worth exploring a “general energetics” (Simondon 2005, 556) which allows for a taking account of the different lines of activation that traverse the animistic, material, sensuous and abstract realms in their collective activity of world-making? Such openings occur in the rough analogue texture of the 16mm tape in conjunction with burning grass, operating machines an of explosive flora that was in touch with a human project but then diverted otherwise.

Fig. 11. Shape Shifting, 2015, Mikhial Lylov et Elke Marhöfer (reproduit avec l’autorisation des artistes), capture au repère 12:23.

Remarquer de manière sympoïétique

« Puis-je présenter le paysage comme le protagoniste d’une aventure dont les humains ne seraient qu’un type de participant parmi d’autres? » (Tsing, 2015, p. 155). Ce que réalisent les deux films, c’est la création d’une multitude de résonances qui traversent différents agencements technologiques, qu’il s’agisse de la caméra 16 mm ou du studio d’animation, des diverses interventions techniques dans le paysage du satoyama, mais aussi des relations animistes de perception des dynamiques énergétiques qui débordent les simples interconnexions matérielles.

La participation à laquelle Tsing s’intéresse suppose un déplacement : il ne s’agit plus de penser des agents distincts entrant en interaction les uns avec les autres, mais plutôt un champ d’activation où différentes capacités énergétiques émergent à travers le paysage. Dans ce contexte, l’activité du paysage lui-même devient déterminante.

C’est ce que Tsing désigne comme une approche polyphonique des assemblages, laquelle dépasse la logique interconnective selon laquelle des éléments distincts se combineraient pour former un tout cohérent. La pratique de l’attention ou de l’observation (noticing), comprise comme une technique d’entrelacement de rythmes polyphoniques, concerne des temporalités hétérogènes et partiellement convergentes engagées dans des processus différenciés de fabrication du monde (world-making).

En résonance avec l’interprétation que Donna Haraway donne de la notion de « connexions partielles » (partial connections) développée par Marilyn Strathern, ces modes polyphoniques d’attention doivent prendre en compte à la fois la temporalité générale du devenir, comprise comme rythme fondamental de l’activation, et les multiples devenirs-avec (becomings-with) qui caractérisent les rythmes singuliers de création du monde.

Dans le contexte d’un paysage de satoyama animé, la sympoïèse est à la fois profondément matérielle et porteuse de potentialités futures. Elle se manifeste autant dans les réalités concrètes du territoire que dans les devenirs possibles qui peuplent le sensible, se font sentir dans les corps et prennent forme dans la pensée.

Fig. 11. Shape Shifting, 2015, Mikhial Lylov et Elke Marhöfer (reproduit avec l’autorisation des artistes), capture au repère 17:58.

Sergei Eisenstein, « Disney », in: Anselm Franke, Animism (Vol. I), (Berlin: Sternberg Press, 2010), 118-124.

Anselm Franke, Animism (Vol. I), (Berlin: Sternberg Press, 2010).

Donna Jeanne Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene (Durham: Duke University Press, 2016).

Thomas Lamarre, « Animation and animism », in: B. Boehrer, M. Hand, & B. Massumi (Hrsg.), Animals, Animality, and Literature  (Cambridge: Cambridge University Press, 2018), 284–300.

Anna Lowenhaupt Tsing, The Mushroom at the End of the World: On the Possibility of Life in Capitalist Ruins (Princeton: Princeton University Press, 2015).

Gilbert Simondon, L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Krisis (Grenoble: Millon, 2005).

Isabelle Stengers, « Reclaiming Animism », in: Anselm Franke and Sabine Folie (ed.), Animism: Modernity through the Looking Glass, (Berlin: Verlag der Buchhandlung Walther Konig /Vienna: Generali Foundation, 2011), 183–191.


Auteur

Christoph Brunner est professeur adjoint en théorie culturelle à l’Université Leuphana de Lüneburg. Ses recherches portent sur les médias activistes et les théories des politiques affectives. Il travaille actuellement à la rédaction d’une monographie intitulée Activist Sense: Towards a Political Aesthetics of Experience, dans le cadre d’une chaire de professeur invité à l’Université McGill.

Images

Toutes les images tirées de Mon voisin Totoro (My Neighbor Totoro, 1988, Studio Ghibli, Hayao Miyazaki) proviennent des bandes-annonces officielles accessibles aux adresses suivantes : https://www.youtube.com/watch?v=S19k5S0GlNo et https://www.youtube.com/watch?v=92a7Hj0ijLs. Elles sont utilisées conformément aux dispositions de l’exception d’utilisation équitable (fair dealing) prévues par la Loi sur le droit d’auteur du Canada, dans un contexte de recherche universitaire, d’analyse critique et de recension.

Toutes les images tirées de Shape Shifting (2015, Mikhial Lylov et Elke Marhöfer) sont reproduites avec l’autorisation des artistes.

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