DEMO61 Amanda Gutiérrez – Le son en réalité augmentée comme pensée collective

Octobre 2025

Les 19 et 20 juin, dans le cadre de sa résidence Milieux-Hexagram, Amanda Gutiérrez [étudiante, Concordia], a animé un atelier public au sein du cluster LePARC. Elle y a invité des membres de Milieux, d’Hexagram ainsi que le grand public à concevoir collectivement une promenade sonore à l’aide d’une plateforme de réalité augmentée (RA).

Le projet, Le son en réalité augmentée comme pensée collective, crée un espace partagé de design sonore lié à des cartographies sensibles (Cao, 2018), explorant le potentiel du son géolocalisé dans les espaces publics et les environnements acoustiques du quotidien vécus par des personnes non binaires et par des personnes s’identifiant comme femmes.


La technologie comme moyen d’amplifier la perception sensorielle

L’éco-sensibilité (ou ecosensing) désigne le processus — ou la pratique — de perception, d’interprétation et de réponse aux signaux environnementaux ou aux conditions écologiques, ici explorée à travers des dispositifs auditifs. En groupe, cette approche permet d’aborder la technologie de manière réfléchie, en favorisant le développement de nouvelles compétences techniques. En même temps, elle considère son application dans une relation directe avec l’environnement, notamment à travers une promenade sonore publique.

Ainsi, l’atelier visait à affiner l’ouï et l’écoute incarnée, en alignant l’usage du design sonore en réalité augmentée avec des outils technologiques visant l’expérience sensorielle. Ce projet nous a permis de comprendre que les aspects techniques de la géolocalisation sonore en réalité augmentée (RA) étaient essentiels pour imaginer la création collaborative d’un parcours sonore.

Explication et introduction à la technologie de réalité augmentée et à la pratique de la promenade sonore. Photo : Laura Caraballo.

Le design sonore en réalité augmentée comme champ élargi

L’atelier a débuté par un ancrage (grounding) dans l’espace et une discussion autour de nos expériences quotidiennes en termes d’écologies acoustiques. Par la suite, nous avons planifié un parcours autour du campus de Concordia et au-delà, en recherchant des zones mettant en valeur l’accessibilité piétonne, la stimulation sensorielle et la résonance. Nous avons commencé par un exercice d’écoute profonde (deep listening), en nous inspirant de la pratique de Pauline Oliveros (2005).

Au fil du parcours, nous avons enregistré les sons rencontrés. Nous avons finalement terminé dans un parc, où nous avons réfléchi à l’expérience sensorielle à partir de notre écoute subjective, exprimée à travers nos cartographies sensibles. À partir de cette première marche, nous avons analysé le trajet et développé l’idée principale du design collectif. Cette approche explore la sémiotique de l’espace public à travers l’imaginaire sonore de la géolocalisation, en interrogeant la manière dont l’espace public est compris à travers la façon dont nous imaginons et cartographions les sons.

Dans cette perspective, le design sonore en réalité augmentée exige une écoute attentive, prenant en compte les dimensions culturelles et sociales inscrites dans l’espace public et son environnement sensoriel. En explorant cette relation, la réalité augmentée coexiste également avec les implications subjectives des personnes participantes, qui interprètent les codes ancrés dans le contexte culturel spatial tout en expérimentant le design sonore.

L’écoute profonde accorde notre attention à l’environnement sonore. Photo : Laura Caraballo.

Son géolocalisé : une immersion tridimensionnelle

Le son géolocalisé — un enregistrement lié à un lieu précis et déclenché par la position de l’auditeur — s’étend dans l’espace tridimensionnel en traçant un parcours virtuel qui intègre des stimuli sensoriels associés à une expérience sonore immersive. Les sons sont activés par le GPS du téléphone mobile et les mouvements de pa personne participante. Cette fonctionnalité permet une expérience à la fois corporelle et numérique — intégrée et traduite via l’interface de réalité augmentée (RA).

Ici, le son agit comme une extension qui détecte les mouvements de la personne à l’écoute, en identifiant ses coordonnées GPS, nous permettant ainsi d’écouter au sein des écologies acoustiques environnantes. Ce qui pourrait sembler une métaphore poétique reflète en réalité le fonctionnement de la réalité augmentée, qui se présente comme un palimpseste sonore, fusionnant le paysage sonore avec un design sonore géolocalisé.

Durant cet atelier, nous avons conçu et testé une expérience de marche immersive en RA fondée sur ce principe. Lors de la création des promenades sonores, les thématiques d’intérêt du groupe ont guidé l’augmentation des sons de l’espace public, incluant des récits oraux et des enregistrements de terrain issus de divers environnements. Pour l’architecture générale du projet, j’ai utilisé la plateforme sur mesure Echoes.app, qui offre un accès de base à son interface web destinée aux artistes.

Cartographies sensibles pour tracer la marche en réalité augmentée. Photo : Laura Caraballo.
Capture d’écran de la marche sonore en réalité augmentée cartographiée dans l’interface de l’application Echoes.

Méthodologies de la promenade sonore en lien avec la réalité augmentée

Les méthodes de promenade sonore sont au cœur de la pratique en recherche-création d’Amanda Gutiérrez, qui utilise des techniques participatives pour favoriser des collaborations ancrées dans des expériences locales. Ainsi, plus de la moitié de son parcours en tant qu’artiste engagée socialement découle de ses rôles d’activiste, de pédagogue artistique et de chercheuse, qui se sont étendus au domaine des technologies médiatiques.

La réalité augmentée, en tant qu’outil d’engagement, nous aide à naviguer dans l’espace public en identifiant les liens entre les éléments géographiques et le contenu ainsi que la signification des récits oraux. Ces derniers deviennent accessibles à travers la promenade sonore, issue d’entretiens et d’expériences militantes.

La réalité augmentée a été explorée pour la première fois au début des années 1980 par le collectif pionnier Manifest.AR. Ce groupe a rédigé un manifeste artistique significatif sur la RA et a créé une douzaine d’œuvres médiatiques tactiques en RA, géolocalisées dans des espaces publics et des lieux stratégiques à l’intérieur et à l’extérieur des musées. Le collectif a également publié des articles académiques majeurs qui ont conceptualisé la réalité augmentée comme AR(t), un terme proposé par l’artiste et chercheuse Rewa Wright dans son essai fondateur Mobile Augmented Reality Art and the Politics of Re-assembly (2015). Wright y explore les implications politiques de la RA en tant qu’outil médiatique tactique, utilisé dans l’espace public grâce à des technologies mobiles abordables et accessibles pour activer visuellement des œuvres d’art.

Aujourd’hui, le son en réalité augmentée (RA) est largement accessible grâce à des plateformes de design sonore comme Echoes.app, qui offrent des services semi-gratuits, ainsi qu’à des dispositifs immersifs comme les lunettes audio à conduction osseuse compatibles avec les appareils mobiles. Ces expériences sonores en RA sont rendues possibles par un design sonore spatial en trois dimensions, généralement diffusé via des téléphones intelligents connectés à un réseau 3G ou 4G.

Activer le design AR par l’écoute en mouvement

Dans son processus de création de parcours, Amanda Gutiérrez utilise des méthodes ancrées dans le site, adaptées à l’environnement et façonnées par chaque situation spécifique — en particulier avec les technologies médiatiques en réalité augmentée, qui facilitent l’engagement collectif dans l’espace public.

L’objectif principal de l’énumération de ces méthodes n’est pas de proposer une approche universelle, mais plutôt de les considérer comme des outils favorisant le dialogue, la co-création et la participation.

1. Écouter l’espace

Marcher dans l’espace et écouter constitue une enquête sensorielle qui explore l’architecture, le paysage sonore ainsi que les couches sociales et culturelles présentes dans un lieu donné.

Première marche pour ressentir et ancrer notre perception sonore. Photo : Laura Caraballo.

2. Repères sonores

Grâce à la marche initiale, nous avons sélectionné des repères sonores qui à la fois contrastent avec et amplifient les significations spatiales associées à l’itinéraire de la marche, puisque ce parcours est compris en relation avec les couches sociales et politiques des espaces qu’il traverse.

Discussion de groupe sur la perception sensorielle pour développer la conception sonore. Photo : Laura Caraballo.

3. Lecture de l’espace

Nous avons cartographié et tracé ces relations spatiales afin de développer une partition de marche, une composition sonore en réalité augmentée (RA) et un itinéraire façonné par les significations politiques, culturelles, écologiques et sociales du contexte.

Pour ce faire, Gutierrez s’engage personnellement et de manière créative avec les personnes habitant le quartier, en tant que co-créatrices du parcours, en percevant et en discutant les couches visibles, audibles et symboliques du lieu. Ces indices significatifs deviennent les repères sonores de la marche.

Carte des perceptions sensorielles et acoustiques. Photo : Laura Caraballo.

4. De l’espace à la partition

La composition sonore en réalité augmentée mettait en valeur des thèmes issus d’histoires orales, de récits ou d’enregistrements de paysages sonores. À l’aide de technologies sonores, les personnes participantes au projet, ainsi que Gutierrez, ont planifié l’expérience réalisée lors de la marche sonore, en discutant des déclencheurs acoustiques et de l’amplification sonore en vue d’un projet de conception sonore préenregistrée.

Développement de la conception sonore au laboratoire LePARC. Photo : Laura Caraballo.

5. Tester la marche par le rythme

Lors de la réalisation d’une marche sonore, une attention particulière est portée aux aspects physiques et temporels de l’espace. Cela requiert un sens du rythme, que le philosophe Henri Lefebvre a décrit comme une « analyse rythmique » (Lefebvre, 1992), impliquant tous les sens ainsi qu’une conscience spatiale. Dans cette perspective, il est essentiel de prendre en compte les rythmes cycliques qui modifient le paysage sonore, puisqu’ils se transforment au fil du temps au cours d’une journée.

Test sonore réalisé par le groupe, à l’aide de haut-parleurs et de casques. Photo : Laura Caraballo.

6. Marche sonore publique

Le processus de marche avec le public commence par l’initiative d’Amanda Gutiérrez, qui se positionne comme invitée et adopte une attitude d’écoute, mettant en valeur les expériences des personnes participantes ainsi que les savoirs des personnes co-créatrices locales ayant pris part à la marche et à l’atelier. Cette approche intuitive favorise une dynamique de groupe à travers des exercices d’ancrage sonore et de positionnement à l’écoute, contribuant à créer un espace de confiance. Cette dynamique facilite les échanges autour de l’écologie et de l’accessibilité dans la conception urbaine.

Une attention particulière doit être accordée à la narration des souvenirs liés à la violence systémique que nous, en tant que personnes racisées, vivons, expérimentons et observons dans une contexte sociétal structuré par des rapports de pouvoir racialisés et patriarcaux.  Un espace de guérison et de réparation ne nécessite pas toujours l’exposition du traumatisme ou le témoignage personnel comme preuve performative. Au contraire, un espace radical de soin et d’écoute implique de briser la dichotomie entre spectateur et acteur, permettant ainsi le témoignage de conflits non résolus.

Test sonore réalisé par le groupe, à l’aide de haut-parleurs et d’écouteurs. Photo : Laura Caraballo.

7. Documentation

Le défi éthique de documenter sans intrusion demeure fondamental. En tant que pratique éphémère, la marche sonore pose des difficultés inhérentes à sa captation. Dans ce contexte, le son devient le médium principal, tandis que la vidéo est utilisée de manière sélective pour mettre en valeur certains moments spécifiques de la marche. Les matériaux audiovisuels offrent une représentation générale du cadre spatial, mais ne rendent pas compte de la dimension dialogique de l’expérience.

Lors de l’enregistrement de sons d’ambiance, ou de la captation vidéo ou photographique pendant une marche, il est essentiel de prendre en considération les dynamiques interpersonnelles qui se tissent au fil du parcours, ainsi que les échanges qui émergent après coup.

Test sonore réalisé par le groupe, à l’aide de haut-parleurs et d’écouteurs audio. Photo : Laura Caraballo.

La technologie au service de l’ancrage local

La réalité augmentée constitue un volet essentiel de la recherche d’Amanda Gutiérrez, fondée sur la co-création et la pensée collective, et impliquant l’intégration de technologies immersives basées sur le son en lien avec des cartographies sensibles. Cet atelier a marqué l’aboutissement de ses études doctorales à l’Université Concordia, servant de geste créatif d’adieu à Tiohtià:ke, aussi connu sous le nom de Montréal.

La thèse de doctorat de Gutiérrez s’appuie sur le développement de méthodes de marche sonore décoloniales, exprimées à travers des œuvres sonores qui reflètent une écoute située et ancrée localement, favorisant des liens significatifs entre pratiques théoriques et artistiques. Ces marches sonores ouvrent un dialogue avec les personnes qu’y collaborent en tant que co-créatrices, chercheuses, artistes et médiatrices au sein d’espaces d’écoute. L’objectif est de relier des méthodes pratiques et relationnelles fondées sur des expériences locales, à travers la marche et la participation auditive, en réponse à l’environnement spécifique du site.

La marche sonore est disponible ici.


Amanda Gutiérrez est artiste et doctorante au sein du programme Arts et Humanités de l’Université Concordia. Son travail explore l’écoute politique, les questions de genre et la justice spatiale à travers des pratiques de marche sonore décoloniales.

Formée en scénographie à l’École Nationale de Théâtre et titulaire d’une maîtrise en arts médiatiques et performance de la School of the Art Institute of Chicago, Gutiérrez intègre le son, la mémoire et l’action collective dans l’espace urbain. Sa pratique de recherche-création a été présentée à l’international, notamment au FACT Liverpool, au ZKM (Allemagne), au TAV (Taïwan) et au Bolit Art Center (Espagne). Ses marches sonores et installations ont été programmées à la Biennale de Liverpool, au Festival Tsonami (Chili), à Sur Aural (Bolivie), à En Tiempo Real (Bogotá), ainsi qu’au sein du collectif En Otros Mundos au Musée Rufino Tamayo (Mexico). Elle a également présenté des œuvres sonores immersives à Habitat Sonore (Centre PHI, Montréal) et participé à des projets XR chez Harvestworks (New York). Parmi ses présentations récentes figurent ENSEMS (Espagne), POP Montréal et le festival City of Women (Ljubljana).

Remerciements

Je tiens à exprimer ma profonde gratitude aux personnes ayant pris part à cet atelier et partagé leurs perspectives créatives, sonores et corporelles. Merci également à LePARC pour avoir offert cet espace au sein de l’Institut Milieux de l’Université Concordia.

Un remerciement tout particulier à Malte Leander, V.K. Preston, Lilia Mestre et Meghan Moe Beitiks pour leur soutien dans ce projet.

Crédits :

Documentation photo et vidéo : Laura Caraballo

Coordination LePARC : Malte Leander

Direction LePARC : V.K. Preston, Meghan Moe Beitiks et Lilia Mestre

Références

Cao, Santiago. 2018. Apuntes Sobre Cartografías Sensibles  En Espacios Públicos. Buenos Aires, Argentina: Independent Publication.

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Wright, Rewa. 2015. Mobile Augmented Reality Art and the Politics of Re-assembly. ISEA 2015 Procedings.

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Tiliani, Katerina, and Dimitris Charitos. n.d. ‘Soundwalk’: An Embodied Auditory Experience in the Urban Environment.

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Crédits de l’image d’en-tête : Test sonore de la marche en réalité augmentée, à l’aide de haut-parleurs et d’écouteurs. Photo : Laura Caraballo.

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