Une femme danse devant une projection colorée.

DEMO68 Marcella França ━ Corpus : mémoire, corps et technologie incarnée

Janvier 2026

Dans cette DEMO, Marcella França nous explique le développement de son projet de recherche-création, intitulé Danser l’archive : le reenactment du Paragolé comme moyen d’explorer le reembodiment et l’inter-performativité dans la réalité augmentée spatiale (RX/SAR).

La membre étudiante à la maîtrise à l’École NAD-UQAC explore la puissance critique et participative d’une œuvre brésilienne lorsque celle-ci est performée. Sa recherche interroge comment les principes performatifs peuvent activer une mémoire corporelle collective et générer de nouvelles formes de corporéité engagée par la réalité étendue (XR) et en réalité augmentée spatiales (SAR). Ce texte vous guide à travers plusieurs étapes clés de la recherche de Marcella França : une autoethnographie, la performance comme méthode, des ateliers participations, une sortie de résidence et la collecte des données.


La résidence à Hexagram-UQAM m’a donné la chance d’explorer la puissance critique et participative du reenactment et de la performance Parangolé[1] de l’artiste brésilien Hélio Oiticica dans le contexte numérique. Cette œuvre d’avant-garde des années 1960, emblématique de l’art participatif au Brésil, sert ici de terrain d’expérimentation pour analyser le corps comme médium performatif, politique et sensoriel dans les arts immersifs numériques contemporains.

Cette résidence a été très importante pour adopter une approche ethnographique et auto-ethnographique, inscrite dans la recherche performative, où le reenactment est envisagé comme un processus centré sur l’expérience pratique et l’expérimentation du re-embodiment des concepts. Pendant les deux semaines où j’ai occupé la salle d’expérimentation, j’ai exploré la corporéité et la puissance d’incorporation par le public, à travers des ateliers de médiation et l’exposition d’un corpus d’œuvres performatives et installatives.

Dans le contexte où les expériences culturelles, artistiques et médiatiques sont de plus en plus médiées par des technologies immersives, ma recherche interroge comment l’incarnation des principes performatifs des Parangolés peut activer une mémoire corporelle collective et potentialiser les nouvelles formes de corporéité engagée, en réactivant les dimensions politiques, sensorielles et participatives de l’œuvre originale par la réalité étendue (RX/SAR).

Les trois principaux axes conceptuels de ma recherche-création sont ; d’abord, le reenactment comme réactivation critique dans le champ de la performance ; deuxièmement, ses concepts interreliés, comme l’embodiment et le re-embodiment (reincorporation) ; troisièmement, la notion d’interperformativité. À travers ce cadre, je chercherais une nouvelle manière de comprendre l’art numérique à travers le corps, en examinant comment, dans sa dimension sensible, performative et relationnelle, il cesse d’être un simple support passif pour devenir un agent actif de création, de mémoire et de relation esthétique.

Autoethnographie par la performance

L’autoethnographie, dans ce projet, articule expériences vécues, pratique artistique et geste réflexif. Elle part de l’idée que la connaissance naît du corps en action. En dialogue avec Spry (2001), je comprends que mener une recherche par la performance signifie laisser l’improvisation et l’expérimentation guider la réflexion, sans séparer théorie et pratique. Cette approche renforce le point central de la recherche : la connaissance émerge des rencontres — entre moi et les personnes participantes, entre corps et technologie, entre l’œuvre historique et sa réactualisation numérique, entre espace physique et environnement immersif. Chaque action réactive l’œuvre, créant de nouvelles couches de sens.

Performance as Research—la pratique comme méthode d’investigation

L’approche « Performance as Research (PaR) » (Haseman, 2006) constitue l’axe central de cette investigation, positionnant la pratique comme son propre mode de production de connaissance. Dans cette perspective, le savoir émerge du corps en action, de l’expérimentation située et de la friction avec le monde. La PaR comprend la performance comme un dispositif épistémologique où le corps opère simultanément comme agent, matière et archive.

C’est dans ce contexte que le devenir (Deleuze & Guattari, 1980) se manifeste comme une force motrice du reenactment des Parangolés. Le devenir, compris comme un mouvement continu de transformation dans la relation corps-environnement-œuvre, se manifeste dans des états de flow (fluidité et concentration)et d’intensification sensorielle, conditions qui transforment la performance en un champ de connaissance incarnée. Ainsi, le parcours méthodologique fondé sur la PaR permet que le reenactment des Parangolés se constitue simultanément comme pratique artistique et comme outil épistémologique.

Ateliers Performatifs

Lors des ateliers de recherche-création à Hexagram-UQAM, la dynamique comportait plusieurs étapes complémentaires. Après une introduction conceptuelle par l’exposition d’un film-archive sur le Parangolé original et sur Hélio Oiticica, les personnes participantes furent guidées dans des exercices somatiques destinés à éveiller la conscience corporelle et l’état de flow. Ensuite, ils se sont engagés dans un jeu d’improvisation avec des mots-clés en mouvement, créant des trajectoires articulant corps, espace et langage. À partir de cette dynamique, un exercice collectif d’écriture créative fut produit.

Un tissu clair au sol avec des mots inscrits à la main, au marqueur noir.
Une étagère en métal avec des tissus colorés ou à motif.
ⒸCharlie Côté

Par la suite, il fut offert aux personnes participantes la possibilité de vivre physiquement le Parangolé : chacun pouvait composer son propre Parangolé sur son corps, utilisant des tissus multicolores, des motifs divers et des thématiques alignées à la pluralité culturelle, sexuelle et identitaire des groupes impliqués. À ce moment, ils pouvaient annexer à leur Parangolé les mots et phrases produits précédemment, les incorporant au mouvement. Ce processus renvoie directement à la description de la dynamique artistique de Parangolé par Hélio Oiticica : « L’acte même de “revêtir” l’œuvre implique déjà une transmutation expressive et corporelle du spectateur, caractéristique de la danse, sa première condition. » (Oiticica, 1986).

Image de personnes en mouvement avec des tissus colorés.
Image de personnes en mouvement avec des tissus colorés.
Crédits : Marcella França et Charlie Coté

Sortie de résidence — exposition interactive immersive

À la fin des deux semaines, j’ai présenté une exposition immersive de fin de résidence où j’ai exposé deux installations interactives :

Danse : Écrit du corps est une installation RX créée à partir des études conceptuelles de reenactment du Parangolé.

Une personne interagit avec un capteur de mouvement devant une projection du mot « vulnérables ».
Une personne interagit avec un capteur de mouvement devant une projection du mot « égalité?».
Crédits : Marcella França et Charlie Coté

En considérant que le corps est l’interface d’agentivité des Parangolés, étant simultanément moyen et message, j’ai développé l’installation interactive Danse : Écrit du corps. Dans celle-ci, les personnes participantes se voyaient représentées par des avatars de particules, dont les mouvements généraient des trajectoires visuelles et des rétroactions, transformant le corps en dispositif inter-performative d’écriture et d’expression politique. Les gestes captés par un capteur Kinect agissaient comme vecteur d’une narration textuelle composée en temps réel par le mouvement. À la suite de l’atelier somatique et à la dynamique d’écriture offerte lors des ateliers, les mots collectés alimenteront les données de la banque de mots de l’expérience Danse : Écrit du corps.

Le premier prototype d’Hélium, un reenactment interactif en réalité augmentée spatiale (SAR).

De l’autre côté de la salle, mon prototype le plus récent était exposé : des tissus virtuels flottants, réactifs au geste par une caméra et un système de hand tracking, intégrés dans une installation nommée Hélium. Ce travail cherche à transposer, par la réalité augmentée spatiale (SAR), la capacité interperformative des Parangolés, comme discuté par Salter (2010), étendant les tissus de l’œuvre originale vers un monde numérique où ils réagissent au moment réel des personnes participantes. Il s’agit d’un reenactment étendu, dans lequel le corps demeure l’agent catalyseur de l’œuvre, mais désormais en dialogue avec un environnement réactif, sensoriel et immersif.

Collecte — environnements immersifs : miser sur le potentiel transformateur

Toutes les séances ont été documentées par vidéo, photographie, enregistrements environnementaux, captures d’écran et archives numériques des systèmes interactifs. L’objectif de ce matériel n’était pas seulement documentaire, mais la création de couches d’observation permettant de revisiter l’expérience ultérieurement, révélant des détails qui ne sont pas perceptibles dans l’intensité de l’action.

Dans ce contexte, les environnements immersifs deviennent de véritables laboratoires sensoriels où il est possible d’observer l’expansion de la perception sensorielle des personnes participantes, l’émergence de multiples formes d’incarnation et de réincarnation, ainsi que la redistribution de l’agentivité. Il a été observé, lors des exercices performatifs, que les personnes participantes ont expérimenté une transformation incorporée, une fusion momentanée entre corps, geste et matérialité.

[1] Le terme parangolé est répertorié comme une expression argotique brésilienne d’origine étymologique incertaine, associée à des états de confusion ou d’agitation (Houaiss & Villar, 2001). L’adoption de ce terme par Hélio Oiticica est interprétée par différents auteurs de la critique comme un geste opérant l’articulation entre oralité populaire et expérience corporelle, en rupture avec les attentes érudites associées à l’œuvre d’art (Brett, 2004).

Brett, G. (2004). Carnival of perception: Selected writings. London: Tate Publishing.

Deleuze, G., & Guattari, F. (1980). Mille plateaux. Les Éditions de Minuit.

Haseman, B. (2006). A manifesto for performative research. Media International Australia, 118(1), 98–106. https://doi.org/10.1177/1329878X0611800113

Houaiss, A., & Villar, M. S. (2001). Dicionário Houaiss da língua portuguesa. Rio de Janeiro: Objetiva.

Oiticica, H. (1986). Aspiro ao grande labirinto. Rocco.

Salter, C. (2010). Entangled: Technology and the transformation of performance. MIT Press.

Spry, T. (2001). Performing autoethnography: An embodied methodological praxis. Qualitative Inquiry, 7(6), 706–732. https://doi.org/10.1177/107780040100700605

Image de couverture : ⒸCharlie Côté


Marcella França est une artiste multidisciplinaire et chercheuse brésilienne-canadienne basée au Québec. D’abord formée comme danseuse, peintre et vidéaste, França est candidate à la maîtrise en arts numériques à l’École NAD-UQAC, membre de l’ACFAS et du Réseau Hexagram. Elle intègre les nouvelles technologies, telles que les effets génératifs et interactifs ainsi que les réalités étendues, afin de créer des œuvres d’art numériques prenant la forme d’expériences immersives en dôme, de performances interactives et d’installations explorant des concepts intangibles, tels que l’impermanence, le devenir, la mémoire et la vie. Son travail aborde également des thématiques liées au temps, à l’ancestralité, à la décolonisation, à l’écoféminisme et à l’immigration.

Elle a exposé dans de nombreux festivals et centres culturels, notamment à Montréal au Centre PHI, DARE-DARE, la Biennale Post-Invisibles, le FTA, la SAT, La Centrale Galerie Powerhouse, Articule, Agrégat, Art Souterrain, SATFEST 2021, MAPP MTL et Montréal en Lumière ; au Québec, au le Centre d’expositions d’Amos ; au Brésil à +Performance, OI Futuro, Amazonia MAPP ; et en Europe au le Festival Optica (Espagne/France).

Remerciements

Je tiens à remercier mon directeur Yan Breuleux et mon codirecteur de recherche au NAD-UQAC, Louis-Philippe Rondeau, ainsi que toute l’équipe d’Hexagram-UQAM pour leur précieux soutien.

À toutes les personnes qui ont participé à mes ateliers de recherche, j’adresse mes remerciements du fond du cœur pour leur générosité, leur disponibilité et leur partage.