DEMO57 Triska Sicuranzo Gagné – La Petite Ourse

Mars 2025

Entre 2022 et 2024, dans le cadre d’une résidence de maîtrise au centre d’art Avatar (Québec), Triska Sicuranzo Gagné a exploré la nuit comme lieu de ressource poétique. Ainsi, une installation sonore souligne la perte progressive de notre lien avec le ciel étoilé. Cette recherche fut présentée chez Les Productions Recto-Verso lors d’une sortie de résidence (tenue du 18 au 29 novembre 2024) et d’une exposition de fin de maîtrise.

Prenant la nuit comme point de départ, une question se pose : Que voyez-vous en premier lorsque vous observez la ville la nuit ?

La ville se manifeste par la lumière qu’elle émet. La lumière charme, la lumière romantise, la lumière attire les insectes grouillants, toutes espèces confondues, et l’humain n’y fait pas exception. Mais la lumière nocturne a aussi une incidence. En effet, il n’y a pas que la lumière qui est visible, mais aussi cet immense cerne tachant le ciel urbain : la pollution lumineuse, invisibilisant la Voie Lactée. Triska Sicuranzo Gagné s’est donc intéressée aux lumières nocturnes ainsi qu’à la nuit urbaine pour créer « La Petite Ourse ».


L’installation

Sept cloches dentelées sont suspendues au-dessus de nos têtes, évoquant une certaine violence industrielle. Illuminées d’en haut, les ombres et la lumière se projettent sur le sol produisant des formes rappelant le cosmos. En s’y attardant, on peut reconnaître la disposition de la constellation de la Petite Ourse, répartie en sept points. Ces emporte-pièces résonnent au rythme de la pollution lumineuse, grâce à une programmation qui analyse le site en temps réel. De tailles et grosseurs variées, les sept cloches sont utilisées pour remplir l’espace par leur profondeur sonore.

Crédit photo : Carole Siciak

La recherche

Inspirée par les recherches de Martin Aubé, spécialiste sur le sujet de la pollution lumineuse au Québec, Sicuranzo tente de rendre la pollution lumineuse perceptible. Elle s’intéresse à notre connexion avec le ciel étoilé, puisque ce type de pollution n’est visible que par opposition à son contraire : elle cause l’invisibilisation des étoiles. Ainsi, la constellation de La Petite Ourse sera utilisée et représentée pour son grand pouvoir de résonance symbolique, évocatrice d’un caractère onirique, ou même nostalgique.

Détail du projet sur le logiciel TouchDesigner

C’est grâce à un Sky Quality Meter, un dispositif de mesure de la brillance du ciel nocturne, que l’artiste peut évaluer les données de lieu de la présentation en temps réel. Le paysage nocturne étant d’une importance primordiale, la luminosité nocturne a une incidence directe à l’intérieur même de l’installation. Pour l’artiste, le ciel est un lieu de contemplation, un lieu de mémoire. L’œuvre demeure sur terre, mais fait référence aux étoiles, et c’est l’entre-deux qui est analysé. Puisque l’installation prend comme référence le ciel du territoire même où elle est présentée, Sicuranzo tente de faire ressortir le Genius Loci entre ces trois lieux.

Le Sky Quality Meter permet de recueillir des données qui sont réinterprétées afin de dicter le rythme sonore de l’installation, créant ainsi une symbiose entre l’observation du ciel étoilé et la composition résultante. La programmation de l’installation permet une activation aléatoire des cloches grâce à des logiciels, un Arduino et des solénoïdes. Le Sky Quality Meter est installé à l’extérieur de l’installation, sur un point élevé. Deux ordinateurs sont nécessaires pour la présentation, communiquant les données via un site web. Enfin, la présentation nécessite également l’utilisation de Touch Designer et de Max MSP.

La notion d’aléatoire est liée ici avec l’idée d’une perte des repères. Les constellations, en tant que cartographie des étoiles, servaient autrefois de guide précieux pour marins et pêcheurs. L’aléatoire, le chaos, est donc utilisé comme un symbole poignant signifiant la perte de cette guide. De plus, l’aléatoire présente un caractère entropique qui peut être associé aux étoiles elles-mêmes. En effet, le désordre est l’une des caractéristiques des étoiles tant à leurs formations que pendant leur vie : « elles sont les principales sources de flux d’entropie d’où la matière extrait l’information dont elle a besoin pour s’organiser » (Boss et Reeves, 1985, p.2). Dans l’installation, c’est donc l’intensité de la lumière nocturne qui détermine le rythme sonore, alors que la sélection des cloches est confiée au hasard.

Rendre la pollution lumineuse perceptible

L’utilisation du vide et de la noirceur fait évidemment référence à l’immensité du cosmos et permet de renforcer l’aspect sonore de l’installation. Comme le disait Aristote : « Pourquoi les sons se perçoivent-ils mieux la nuit ? ». Ce à quoi Mirko Zardini répond que c’est bien « le noir – la cécité temporaire provoquée par la baisse de lumière – qui nous fait renouer avec les autres sens. L’obscurité amplifie les sons, exalte les odeurs, nous amène même à redécouvrir le toucher. La nuit suppose donc une stratégie de rechange qui permette l’expérience urbaine nocturne. Au lieu de la réserver au regard, nous pourrions tirer parti du moment, oublier la vision, redécouvrir les autres expériences sensorielles et les remémorer » (Zardini et al. 2005, p.44-45).

Il y a un lien synesthésique entre ouïe et nuit. L’ouïe est donc naturellement associée à la nuit. « L’affinité de la musique et de la nuit tiendrait à leur rapport au non-voir : l’ouïe accompagnant un mouvement vers l’intérieur des choses » (Espinasse et al., 2005, p.12). Il est vrai que la nuit est associée à une intériorité, un travail sur soi dans notre culture actuelle et passée. Si la nuit facilite l’aiguisement de l’ouïe, comment rendre la pollution lumineuse audible?

Crédit photo : Carole Siciak

Sonner les alarmes

Dans ce cas, les cloches semblent être un choix judicieux. Une cloche sert à déclencher une alerte, et c’est bien le moment de sonner l’alarme, alors que sont parus des articles scientifiques dernièrement sur l’urgence du problème. « Une étude menée à partir de 50 000 observations conclut que l’invisibilisation des étoiles augmente au rythme de 10 % par an. Si à un endroit donné 250 étoiles sont visibles, seule une centaine le sera dix-huit ans plus tard » (Hayé, 2023). 

De même, une cloche est un objet qui s’adresse à un public, elle est sonnée pour être entendue. Longtemps utilisée pour signifier un événement ou un moment de la journée, une cloche marque le temps : « Les cloches s’agitent à toute volée pour annoncer la victoire, sonnent avec insistance pour donner l’alerte, carillonnent gaiement pour chanter des louanges, résonnent lentement pour marquer le deuil » (Archive for Research in Archetypal Symbolism et al., 2011, p.672).

Dans « La Petite Ourse », des emporte-pièces de type scie-cloche remplacent l’instrument traditionnel, communiquant une certaine violence nécessaire à la sensibilisation de ce problème alors que leur aspect industriel suppose une allusion à la condition urbaine.

Mise en constellation

L’éloignement stratégique entre ces cloches crée une scénographie d’exposition qui met en relief l’immensité du vide environnant. Cette disposition généreuse offre au public une expérience sensorielle unique. Les sons ne sont pas amplifiés, laissant ainsi les cloches résonner de manière éloignée.

L’usage réfléchi du vide dans cette installation crée une atmosphère où le silence entre les sons devient aussi important que les notes émises par les cloches. Cela permet au public de ressentir la profondeur de l’univers sonore de l’œuvre. Le cri lointain des étoiles devient ici une mélodie égarée, variant selon la proximité ou l’éloignement du spectateur.

Crédits photo : Carole Siciak

Ce projet repose sur la conviction que la nuit constitue un aspect poétique essentiel de la vie. La nuit est un patrimoine collectif qu’il serait bien dommage de ne pas préserver.

Documentation vidéo réalisée par le centre d’art Avatar (Québec, 2024)

Triska Sicuranzo Gagné est une artiste visuelle qui vit et travaille à Québec. Elle détient un baccalauréat et une maîtrise en Arts visuels et médiatiques de l’Université Laval. Sicuranzo a obtenu une résidence d’artistes au centre Avatar (2021-2022) pour mener à bien « Danse Orchestrée », une installation audiovisuelle où elle s’intéresse aux aurores boréales à partir de la question « Sur quoi danse une aurore boréale? ».

Elle a participé à plusieurs expositions collectives et événements dont la soirée d’Art sonore à l’abbaye (2022) présentée par l’organisme EXEcentrer. Dès sa formation collégiale, son travail a su se démarquer et trois œuvres furent acquises par la collection publique du Cégep Beauce-Appalaches (2018). Dernièrement, elle a gagné le concours du drapeau de l’École d’art de l’Université Laval, un concours d’art public, et son œuvre « L’emblème de la nordicité » fût présentée sur un mât de l’hôtel de ville de Québec (2022).

Remerciements

Triska tient tout d’abord à remercier Jocelyn Robert, directeur de recherche, pour son soutien indéfectible tout au long du parcours. Son expertise sur les questions des arts numériques a nourri sa curiosité et élargi ses horizons.

Elle remercie aussi l’équipe du Centre Avatar, Myriam Lambert, Félix Tremblay, Guillaume Côté et Carole Siciak. Leur accompagnement personnalisé de deux ans dans ce projet a été fondamental, apportant des réflexions nouvelles.

Enfin, Triska remercie l’équipe des Productions Recto-Verso. Mélanie Bédard, Mélissa Isabel, Carolann Rancourt et Arnaud De Balanda lui ont permis de présenter ce projet dans des conditions plus qu’optimales.

Cette recherche a été réalisée grâce à l’obtention de la Bourse de maîtrise de la Fondation René-Richard. Cette Bourse de maîtrise dans les centres d’artistes, de l’Université Laval, financée par la Fondation René-Richard, est octroyée en collaboration avec le centre d’artistes Avatar.

Références bibliographiques

Archive for Research in Archetypal Symbolism, Ronnberg, A., & Martin, K. J. (2011). Le livre des symboles : réflexions sur des images archétypales. Taschen.

Boss, A., & Reeves, H. (1985). Vie et mort des étoiles. Pour la Science, diff. Belin.

Espinasse, C. Gwiazdzinski L. & Heurgon, E. (2005). LA NUIT EN QUESTION(S). Éditions de l’Aube.

Hayé H. (2023, 22 janvier). La pollution lumineuse du ciel croîtrait plus vite que prévu. Le Monde. https://www.lemonde.fr/lmdgft/1/NjE1ODg3Ni1jZWdwYWx1enZ2eGM=?random=342990782

Zardini, M., Schivelbusch, W., Pressman, N., Thompson, E., Classen, C. V., Howes, D., & Centre canadien d’architecture. (2005). Sensations urbaines : une approche différente à l’urbanisme. Centre canadien d’architecture ; Lars Müller.

Crédits de photo de couverture : Carole Siciak