DEMO48 LM TREMBLAY – La fournaise

mai 2024

La terre brûle sous nos pieds.

Tandis que certaines personnes sont encore surprises par les événements climatiques, d’autres s’enlisent dans une apathie qui paralyse l’action.

L’œuvre La fournaise met à l’épreuve l’apathie du public par une stratégie faisant appel au récit, à l’interactivité et à l’immersion. L’expérience se détourne du discours tragico-romantique d’un futur illusoire, afin de lancer un électrochoc assez puissant pour fissurer l’apathie. Cet environnement narratif s’inscrit dans une volonté de placer le public en face de ses contradictions.

Un premier prototype de l’installation immersive de Laurent Michel Tremblay [membre étudiant, UQAC-NAD] a été produit lors d’une résidence à Hexagram-UQAM en février 2023. L’œuvre s’inscrit dans une maîtrise de type recherche-création en arts du numérique.


Résumé

L’œuvre se compose de trois grands écrans et d’un système ambiophonique qui immerge l’interacteur à l’intérieur d’une fournaise. Une interface organique et cohérente avec le récit est installée au centre. L’œuvre autonome invite le public à interagir pour développer l’histoire.

La mécanique de jeu impose un rythme rapide accompagné d’une complexité qui augmente tout au long de l’expérience. L’interacteur découvre qu’il peut éteindre momentanément la fournaise pour entrevoir les résidus d’une forêt brûlée. Ses actions répétées permettront de régénérer la forêt, mais seulement au prix d’un engagement soutenu et d’une collaboration entre participants. La mécanique de jeu met au défi la volonté de l’interacteur, car la faillite ne sera jamais très loin.

Le récit se construit selon l’engagement de l’interacteur.

Les différents états du récit

La fournaise.
Forêt 1.
Forêt 2.
Forêt 3.
Forêt 4.
Forêt 5.
Forêt 6.
Forêt 7.
Forêt 8 / fin du narratif : erreur système!
La fournaise de la fin du monde en cas d’échec.

Contexte

Comment engager le public dans un environnement immersif ? Quelles sont les stratégies pour initier un dialogue entre le public et son environnement afin de créer du sens ?

Mon projet de recherche réfléchit aux installations immersives présentées à Montréal depuis quelques années. On parle ici d’événements ponctuels où un dispositif audiovisuel enveloppe les 4 murs et le sol par des projections vidéo. Les thématiques abordées peuvent varier énormément, allant du corpus d’artiste au documentaire en passant par le récit fictif. Quel est le niveau d’engagement de ce type d’installation, et quel message est-il véhiculé ?

La recherche

Mon cadre théorique correspond aux recherches sur les environnements narratifs de Tricia Austin. Le concept d’environnement narratif résulte de l’interaction entre le sujet humain (public), l’environnement et le discours narratif.

Plutôt que de recréer une immersion physique totale dans une réalité peu réfléchie qui négligerait le récit, ou de présenter une expérience littéraire intense qui écarterait cette fois l’environnement, la conception d’environnements narratifs vise un engagement critique avec le récit tel qu’il est intégré à travers des environnements vécus. (Austin, 2020, p.19)

Le narratif

Selon Austin (2020), le récit doit avoir une valeur aux yeux du public pour l’inciter à s’engager. La crise climatique est un bon sujet pour explorer la notion d’engagement, car les conséquences du dérèglement climatique se font maintenant sentir. Voyant notre inactivité nous mener lentement vers la catastrophe, le sujet a vite trouvé sa pertinence.

La fournaise consume notre planète. Des artefacts d’une ancienne forêt s’offrent à nous pour initier un dialogue. Toutefois, le mal est fait et le feu nous laisse entrevoir que des ruines. La prémisse de base du narratif étant énoncée, nous espérons que cette posture dramatique incitera le public à s’engager pour découvrir le monde des possibles.

Un récit interactif

L’interacteur est invité à pénétrer dans l’environnement pour toucher une lumière qui éclaire une bûche. Au contact de celle-ci, un paysage de forêt brûlée apparaît. Toutefois, après 8 secondes, la fournaise revient en force et une seconde lumière s’illumine. Si elle est touchée dans les temps prévus, le paysage de la forêt brûlée apparaîtra de nouveau et cette fois avec une légère régénérescence. Ainsi débute un dialogue entre l’interacteur et le système.

Chaque nouvelle apparition de lumière sur une bûche interpelle l’interacteur. Le scénario est construit volontairement pour augmenter la complexité, ce qui mettra à l’épreuve la persévérance du public, d’autant plus qu’il lui faudra à un moment donné demander l’aide d’une autre personne pour réussir la tâche. La mécanique de jeu exigera ultimement 4 personnes pour réussir le défi.

En cas d’échec à chacune des étapes de complexité, une scène apocalyptique de fin du monde se déclenchera. Il va sans dire que le récit a été construit pour ne laisser que peu de chances à l’interacteur.

Une interaction

L’interaction favorise l’engagement du public. Elle permet à celui-ci de s’impliquer dans la construction du récit et de l’influencer selon ses actions.

L’interface initialement choisie pour connecter l’utilisateur au système était une série de boutons lumineux. L’agentivité de ceux-ci était sans équivoque. Par contre, après quelques tests, il est devenu clair qu’il faudrait avoir une interface plutôt cohérente avec le récit. La bûche a alors été choisie. Elle représente l’arbre, la forêt et nous ramène à l’esprit nos premiers contacts avec la nature.

Un environnement immersif

L’espace créé est soigneusement construit pour impacter le public. Loin d’être simplement décoratif, il se pose comme un personnage en part entière, porteur d’un message.

Le travail scénographique déployé pour construire l’espace et supporter le récit interactif fait appel à une panoplie de moyens, tels que le mobilier / décor, l’éclairage, le son, l’image en mouvement et les interfaces, tout en plaçant le public au cœur des intentions.

Engagement

L’action que pose le public à travers l’interface amène un changement au récit. Le public réalise alors son influence sur le déroulement de l’histoire. La réussite de l’expérience implique un engagement. Le récit fait appel au monde réel. Celui sur lequel l’interacteur a aussi un pouvoir.

Premiers résultats

Ce prototype a permis d’observer comment la construction du récit interactif invite à l’exploration, mais aussi comment il communique à l’interacteur les idées intrinsèques à l’environnement narratif. Saura-t-il suivre le récit ? Est-ce qu’il en retiendra une idée maîtresse ? Cette démarche le motivera-t-il à agir dans sa propre vie ?

Le récit implique la réalisation d’un scénario. La qualité et la justesse de l’expérience utilisateur sont essentielles à la réussite de la mission. J’ai découvert les défis à réaliser un récit interactif et engageant, en parallèle avec la construction du dispositif numérique qui demande également une attention particulière.

L’interface originale incarnée par les bûches illuminées a rendu perplexes plusieurs personnes qui ne savaient pas comment interagir. La bûche par son agentivité faible, quoiqu’en phase avec le récit, devra être mieux introduite au commencement du récit pour éviter que le public passe à côté sans intervenir.

La résidence à Hexagram-UQAM m’a permis d’explorer les concepts d’environnements narratifs et de mettre en application un cadre théorique basé sur l’interaction entre le public, le narratif et l’environnement. Je poursuivrai cette réflexion et je présenterai une seconde itération à l’automne 2024.

Austin, T. (2020). Narrative environments and experience design: Spaceas a medium of communication. Routledge.

Images reproduites avec l’aimable autorisation de Laurent Michel Tremblay.


J’ai débuté une réflexion sur les environnements narratifs à l’automne 2022 dans le cadre d’une maîtrise en arts numériques. J’explore les possibilités de transmettre des idées riches et signifiantes dans des environnements où cohabitent les humains et un narratif. Depuis plus de 15 ans, je réalise des scénographies pour les musées et je considère mon travail comme étant de nature immersive et porteuse de sens. Biens que la projection soit une composante de mon travail, la construction d’une scénographique architecturale de l’espace, couplé à la présence humaine dans ces lieux, constitue des balises essentielles à ma démarche.

Remerciements

Je tiens à remercier Louis-Philippe Rondeau, mon directeur de maîtrise qui m’a épaulé avec la programmation du dispositif. Merci également à Léa Marcoux [membre étudiante, UQAC-NAD] pour la réalisation des panoramas vidéo ainsi qu’à Marc Lalonde pour la composition sonore.

Merci à Jason Pomrenski et l’équipe d’Hexagram-UQAM pour leur précieuse aide au montage de l’installation.

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