DEMO69 Jacqueline Beaumont—Growing Affinity

Février 2026

Dans cette DEMO, nous présentons Growing Affinity, un projet qui explore la manière dont les systèmes de soins d’affirmation de genre façonnent les corps transféminins. À travers des sculptures semi‑vivantes qui se dégradent et se transforment au fil du temps, l’œuvre matérialise l’incarnation transgenre tout en proposant des cadres alternatifs pour penser la résistance au‑delà des récits cliniques.

Développé comme projet de mémoire‑création pour la maîtrise de Jacqueline Beaumont à l’Université Concordia, Growing Affinity a été montré au Centre culturel canadien à Paris dans le cadre de l’exposition Oscillation, du 16 octobre 2025 au 16 janvier 2026, puis à Montréal, à Espace Transmission, dans le cadre de Panacea, du 4 au 9 février 2026.


Démarche artistique

Growing Affinity mobilise ce que je nomme un « Parcours métabolique affectif » (PMA), un cadre qui décrit la manière dont les corps métabolisent des conditions toxiques en quelque chose de génératif, plutôt que de simplement les endurer. À l’image des cellules qui traitent nutriments et déchets, cette recherche‑création « digère » des expériences vécues à travers des matériaux, transformant la violence en vitalité.

L’œuvre s’articule autour de trois phases de recherche : la conception et l’ingénierie de biomatériaux, la production de savoirs par l’exposition, et le dialogue communautaire. Cette démarche articule recherche empirique et pratique de biodesign, générant des connaissances matérielles et théoriques par la synthèse de l’art et de l’analyse sociale.

Sculpture ressemblant à un fleshlight en matière organique.

J’approprie délibérément des outils de simulation anatomique : poupées en gélatine balistique, Fleshlights, artefacts de dissection — des objets culturellement conçus pour simuler des corps féminins. Par cette appropriation, j’examine comment les corps transgenres se trouvent inscrits dans des réseaux d’objets marchandisés. Mon choix de travailler à partir de sous‑produits d’abattoirs, en extrayant de la gélatine à partir de restes de marchandises, établit un parallèle entre la manière dont les personnes transgenres et les animaux deviennent des sites d’extraction au sein du capitalisme industriel.

Cadre théorique

Le travail s’ancre dans un large éventail de pensées transféministes et de théories néo‑matérialistes, notamment Animacies de Mel Y. Chen, Vibrant Matter de Jane Bennett, le concept de « trans‑corporéalité » de Stacy Alaimo, les Trans*animalities d’Eva Hayward, la « trans‑monstruosité » de Susan Stryker, ainsi que le concept de « référent absent » de Carol Adams.

Plutôt que de concevoir à l’encontre des corps vulnérables, je conçois à partir d’eux, en traitant la vulnérabilité comme une stratégie évolutive plutôt que comme un échec. Cette approche relie l’analyse nécropolitique à la pratique matérielle, en examinant comment les objets conditionnent la cognition et façonnent l’incarnation et les relations.

Le processus

Les sculptures débutent par une structure‑échafaudage imprimée en 3D ; ces armatures en TPU sont ensuite encapsulées à répétition dans une formulation d’hydrogel biopolymère dérivée de sous‑produits d’abattoirs, provenant de la région de Montréal. Des couches translucides s’accumulent au fil de multiples cycles d’immersion et de traitements de tannage végétal, formant une enveloppe souple, évoquant la chair, qui réfracte la lumière vers l’intérieur.

Montage d'images du processus d'extraction de gélatine, de la peau de porc aux sculptures finales.

J’intègre au gel des matériaux intimes : cheveux humains, perles, ongles en acrylique, paillettes, cire dépilatoire et valérate d’estradiol. Ces éléments renvoient aux modifications corporelles et aux pratiques esthétiques transgenres, produisant des artefacts hybrides qui naviguent entre violence et séduction, soin et consommation, clinique et sensuel.

Les formulations de gélatine reposent sur des systèmes précis de réticulation utilisant tanins et sels naturels, développés par des méthodes artisanales au sein du Speculative Life Biolab de l’Institut Millieux. La vulnérabilité du matériau est accepté comme une qualité inhérente. Tout au long de leur exposition, ces objets semi‑vivants subissent une métamorphose : dessiccation, contraction, fissuration, apparition de communautés microbiennes. Cette dégradation transforme des objets statiques en performances duratives, faisant écho au caractère graduel de la transition elle‑même.

Les sculptures matérialisent quatre stratégies de survie identifiées à travers une recherche communautaire. La clandestinité (stealth) s’incarne dans des couches de gélatine translucide qui dévoilent et dissimulent simultanément, reflétant les négociations stratégiques de la visibilité vécues par les personnes trans dans la société. Le glamour se manifeste par l’intégration d’objets de beauté — perles, paillettes, ongles acryliques — reconnaissant le travail exigeant de l’entretien esthétique comme un travail de survie, tout en examinant l’entrecroisement des normes de beauté avec la classe et la race.

La monstruosité prend forme dans des hybridations organique/synthétique qui refusent la « lisibilité acceptable », glissant entre précision technologique et instabilité organique, entre familier et alien, beau et grotesque. Le care (soin) se manifeste par la collaboration avec les communautés microbiennes et l’acceptation de la décomposition, suggérant des alternatives aux cadres institutionnels et faisant écho aux réseaux d’entraide, aux familles choisies et à l’éducation par les pairs qui soutiennent les communautés trans lorsque les systèmes de santé échouent.

Les œuvres

Les « Poupées » occupent des seuils entre le domaine organique et le domaine technologique. Posées sur des socles métalliques, elles deviennent à la fois sujets d’examen et curiosités scientifiques. Leur morphologie fait référence aux modèles de « gélatine balistique » utilisés en pathologie des blessures, ainsi qu’à des artefacts sexuels commerciaux comme le manchon masturbatoire, rendant visible l’imbrication entre violence médicale et violence sexualisée.

Les « Fleshlight » reconceptualisent des formes reconnaissables de sextoys, exposant la manière dont les corps féminisés sont positionnés comme objets consommables et discrets. En agrandissant ces dispositifs intimes et en les réalisant dans des matériaux biomimétiques évoquant la chair, je mets en évidence la logique extractive inscrite dans des objets conçus pour simuler des corps dépourvus de subjectivité ou de consentement.

Sculpture rouge en matière organique.
Sculpture rouge en matière organique.

Les « Formes organiques » brouillent les frontières entre simulation et réalité, évoquant les technologies médicales et le regard clinique. Leur dégradation inévitable résiste au fantasme de conservation, affirmant le refus du corps de demeurer stable ou contrôlable. À l’image de la créature de Frankenstein, ces sculptures conjuguent précision technologique et imprévisibilité organique : elles sont façonnées avec intention, tout en étant abandonnées à des processus biologiques échappant au contrôle humain. Elles fonctionnent comme des générateurs de réflexion, obligeant le public à confronter les corps simulés, la violence genrée et la marchandisation de l’expérience transgenre.

Sculpture rouge en matière organique en forme de cœur humaine tenue par des pinces.

Growing Affinity contribue aux études transgenres, au bioart et au néo‑matérialisme, tout en plaidant pour des approches élargies des soins de santé et de l’incarnation. Le cadre du PMA propose une méthodologie alternative qui envisage l’atelier comme un site de recherche, où les matériaux participent activement à la production de savoir.

En adaptant le biodesign à des méthodes artisanales, le projet montre comment il est possible de démocratiser les savoirs tout en instaurant un dialogue sensible avec les systèmes biomédicaux. Par le biais d’un biodesign spéculatif et semi‑vivant, Growing Affinity propose de nouvelles manières de voir, de ressentir et de comprendre l’incarnation transféminine — des manières qui refusent la contention, métabolisent la violence en vitalité et invitent le public à se confronter à la réalité poreuse, instable et profondément belle du devenir.

Adams, C. J. (2010). The sexual politics of meat: A feminist-vegetarian critical theory. Continuum. (Original work published 1990)

Alaimo, S. (2010). Bodily natures: Science, environment, and the material self. Indiana University Press.

Bennett, J. (2010). Vibrant matter: A political ecology of things. Duke University Press.

Chen, M. Y. (2012). Animacies: Biopolitics, racial mattering, and queer affect. Duke University Press.

Fackler, M. L., & Malinowski, J. A. (1988). Ordnance gelatin for ballistic studies: Detrimental effect of excess heat used in gelatin preparation. American Journal of Forensic Medicine and Pathology, 9(3), 218–219. https://doi.org/10.1097/00000433-198809000-00008

Hayward, E., & Weinstein, J. (2015). Introduction: Tranimalities in the age of trans* life. TSQ: Transgender Studies Quarterly, 2(2), 195–208. https://doi.org/10.1215/23289252-2867446

Jarry, A., Boucher, M.-P., Bianchini, S., & Bédard, C. (Curators). (2025, October 18). Oscillation [Exhibition]. https://canada-culture.org/en/event/oscillation/

Shubin, S. A. (1998). Device for discreet sperm collection (U.S. Patent No. 5,807,360). U.S. Patent and Trademark Office. https://patents.google.com/patent/US5807360A/en

Stryker, S. (1994). My words to Victor Frankenstein above the village of Chamounix: Performing transgender rage. GLQ: A Journal of Lesbian and Gay Studies, 1(3), 237– 254. https://doi.org/10.1215/10642684-1-3-237

Images : Jacqueline Beaumont


Jacqueline Beaumont est designer, artiste et chercheuse, travaillant à l’intersection de la biotechnologie, de la sexualité, des études de la nature et de la culture matérielle. Basée à Tiohtià:ke/Montréal, elle est affiliée à l’Institut Milieux, à la Chaire de recherche en pratiques critiques des matériaux et de la matérialité de l’Université Concordia, ainsi qu’au Biointerface Lab de l’Université McGill. Son travail a été présenté notamment au Centre Pompidou, à MUTEK, au MIT et à la galerie Pangée. Elle complète actuellement son mémoire création de maîtrise à l’Université Concordia sous la direction de la Dre Alice Jarry (Design and Computation Arts), de la Dre Krista Lynes (Communications) et d’Aaron McIntosh (Fine Arts).

Remerciements

Je remercie chaleureusement mes directeurs et directrice de recherche — la Dre Alice Jarry, la Dre Krista Lynes et Aaron McIntosh — pour leur accompagnement tout au long de cette recherche. J’exprime également ma profonde gratitude au Centre for Gender Advocacy, à Espace Transmission et au personnel du Core Technical Centre de Concordia (Léah B.G., Jules B.D., Joé C.‑R., Brian C.).

Ce travail a bénéficié du soutien du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, de la Chaire de recherche en pratiques critiques des matériaux et de la matérialité de l’Université Concordia, du Milieux Institute, du Speculative Life BioLab (Alex Bachmayer), du Feminist Media Studio et du groupe de recherche Queering Nature Studies. Mes remerciements s’étendent également à l’équipe du réseau Hexagram pour son soutien dans la documentation de ce projet de recherche‑création.

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